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  • 29 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’objet opaque du regard de Mark Zuckerberg, par Guillaume Darchy
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Rappelez-vous de cette mise en scène. Au mois de juin de cette année, Mark Zuckerberg se faisait photographier dans l’encadrement d’une page postiche d’Instagram pour célébrer les 5oo millions d’utilisateurs mensuels de l’application dudit réseau social en images. Sur cette photographie, l’homme Zuckerberg affiche un large sourire, seul dans sa fenêtre en carton plume, au milieu d’un immense open space. La scène est paisible et familière en mode Mark Open Office. La photographie, likée des millions de fois sur le site, eut cependant un retentissement inattendu. « Quel que soit le charme de ce qui est peint sur la toile, il s’agit de ne pas voir ce qui se voit par la fenêtre » avait indiqué, au sujet du fantasme, Jacques Lacan dans le Séminaire X [1] .

Dans le cadre de la photographie de cette scène tranquille apparait en effet un détail qui n’a pas échappé à l’acuité de la communauté de regards invitée dans l’intimité du bureau. L’entaille dans l’image se présente sous la forme de deux rubans adhésifs qui obturent l’œil de la caméra et le micro de l’ordinateur personnel du patron de Facebook. Dans ce détail se loge le punctum de la photographie au sens où le définit Barthes dans La Chambre Claire[2].

L’effet de voilement du scotch ne souligne que mieux l’appareil qu’il veut dissimuler. Là se focalise une piqure qui trahit l’inquiétude, une angoisse déjà là, l’Unheimlich, cet hôte inconnu et in-attendu, « l’hostile » comme le désignera aussi Lacan[3]. Le ruban de scotch, c’est précisément le signal de ce que Lacan désignait par « ce qui dans le monde ne peut pas se dire ». Il est à la fois ce qui signale l’angoisse et le procédé dérisoire pour s’en protéger. « You don’t get to 500 million friends without making a few enemies » sous-titrait The social network, le remarquable biopic de David Fincher sur la création de Facebook. Il y prophétisait aussi, par la voix de Sean Parker, collaborateur du jeune Zuckerberg, l’avènement de l’image dans le net : « Avant, on vivait dans des fermes et des maisons, désormais avec les caméras, on vivra dans l’internet ».

Seulement, ce fantasme a son revers « parce qu’en greffant un œil dans l’écran, » comme l’a déployé Gérard Wajcman dans L’ŒIL absolu, « le petit pas de la technologie engendre un grand bouleversement pour l’esprit, en venant effacer la coupure qu’on tenait pour constituante de l’ordre du visible, entre voir et être vu, sujet et objet[4] ». Le tout fonctionne, ajoute-t-il, « en circuit fermé ». Aucune opération symbolique ne semble pouvoir s’y introduire sinon, dans le meilleur des cas, sur un mode dégradé, celle d’une écriture hors sens, un signifiant sans signifié qui ne se déchiffre que dans sa traduction algorithmique : le mot de passe.

Or, quelques semaines plus tôt, il était arrivé une autre mésaventure au patron de Facebook. Il découvrit que son mot de passe Twitter, Linkedin et Pinterest avait été piraté, et diffusé urbi et orbi dans le réseau. Les commentateurs s’étaient gaussés de sa simplicité sans relever qu’il sonnait aussi à l’oreille comme une babille enfantine : « dadada ». Ainsi, vivre sa vie avec des caméras dans le net, c’est vivre sans possible recours à l’Autre du langage, sans agent pacificateur. Aussi laisse-t-il Mark Zuckerberg en proie à un Autre obscur, à coup sûr malveillant, dont seule l’opacité d’un ruban de scotch semble le protéger du réel angoissant qu’il recouvre.

« L’objet collant », jadis sparadrap qui, dans l’affaire Tournesol venait embarrasser d’un corps à l’autre chacun de ses destinataires, a fini son voyage[5]. Sur l’œil de la caméra de « Zuck », il a trouvé sa place, à son zénith.

darchy-dans-le-blog

[1] Lacan, J., Le séminaire livre X, L’angoisse, Seuil, Champ Freudien, 2004, p. 89.

[2] Barthes R., La chambre claire, Note sur la photographie, Seuil, Cahiers du cinéma, 1980.

[3] Ibid., p. 91

[4] Wajcman G., L’Œil absolu, Denoël, 2010, p. 16.

[5][5] HERGE, L’affaire Tournesol, Casterman, 1993, p.45-46-47-49.