Rome
  • 29 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Rom regarde Romain, par Céline Menghi
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Fête des naissances de Rome, 21 avril 2016, Lungotevere au pont Garibaldi, en plein centre historique[1] : Rom-regarde-Romain.

Par solidarité avec une amie empêchée par un conducteur arrêté au feu de laver son pare-brise, une jeune Rom baisse son pantalon pour offrir un spectacle inédit.

C’est un derrière qui regarde ! Un derrière me regarde !

D’ailleurs, le cul possède aussi un œil, un seul, comme le cyclope : orifice, bord qui capture, qui se fait regard. La « face B » est aussi ce qui capte le plus le regard des hommes dans la rue en Italie. Un collègue chilien me disait qu’en Amérique Latine, leur regard se fixe plus sur les tétons.

Cet étranger, cette Rom clandestine, regarde et s’offre au regard, le provoquant en son extranéité la plus absolue, l’Unheimlich : l’objet a lacanien face auquel le sujet défaille. « Dès que ce regard, le sujet essaie de s’y accommoder, il devient cet objet punctiforme, ce point d’être évanouissant, avec lequel le sujet confond sa propre défaillance. »[2] C’est ainsi que Lacan pose le regard comme « insaisissable » et en prise directe avec le désir.

« Rome est dégoûtante ». On répète ça à l’envi comme un slogan et voilà bien la meilleure occasion de le confirmer… Oui, mais c’est trop facile, parce que ce dégoût est ce qui reste, un réel sur lequel nous fermons les yeux, nous y mettons des « pecetta »[3]. Un réel qui nous regarde mais que nous préférons définir comme scandaleux. Nous préférons le mettre dans la catégorie du scandale, en ayant recours à l’idéal. Scandale vient de skàndalon, qui veut dire obstacle, difficulté. Obstacle à la morale ? Obstacle à la bonne forme ? Rom, mot de seulement trois lettres, se fait l’acronyme de Rome / Obstacle / Morale. Depuis des années, les Roms sont sous nos yeux, ils sont dans des camps d’où on les évacue avant qu’ils reviennent au rythme de diverses administrations de la Caput mundi. Les Roms ressurgissent à tous les coins de rue. On les voit, ils sont visibles, ils se donnent à voir. La bonne forme… S’il savait, cet automobiliste scandalisé, que ce trou qui le regardait a évoqué à Ernest Jones, dans un article sur la Madone, les mots suivants : « Le souffle fécondant… chose tout-à-fait gracieuse » dont Lacan dit crument qu’il s’agit du « vent anal » ! Et s’il savait que dans les Upanishad, Brahma engendra l’espèce humaine avec « le vent de son derrière » ![4] Et s’il savait que, pour Bataille, il existe un troisième œil appelé « anus solaire », un œil en dehors des lois de l’utilitarisme et de l’économie !…

Traduit par Élisabeth Gurniki

[1] Cf : http://www.secoloditalia.it/2016/04/roma-umiliata-al-semaforo-la-rom-mostra-il-sedere-allautomobilista-video/

[2] Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 79

[3] « Pecetta » : régionalisme romain signifiant : patch / autocollant.

[4] Lacan J. Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 347