Politique
  • 4 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Des photos qui tachent, par Jean-Pierre Klotz
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Il y a quelques semaines, deux fonctionnaires de police ont été assassinés à Magnanville (non loin de Guitrancourt, localité des Yvelines où se trouve la tombe de Jacques Lacan) par un terroriste, au nom de Daesh. Horreur nue, d’autant plus aiguë que localisée et sans atours ! On n’en croit pas ses yeux, d’abord, mais ensuite, des photos ont frappé…

Chacun se souvient de l’émotion intense, des foules étreintes, devant les deux photos montrant les visages souriants de Jean-Baptiste Salvaing et de Jessica Schneider. Portraits avenants, regards posthumes qui vrillent car ils ne sont plus là pour voir, ils firent soudain irruption, avec l’événement brutal et définitif dont ils venaient – c’est le cas de le dire – de faire l’objet.

Il y a certes le récit de la tragédie, ressassé en boucle par les médias. Il suscitait l’effroi des auditeurs, spectateurs, lecteurs, publics variés. Mais l’instantané du choc de ces deux clichés ordinaires devenus d’un coup extraordinaires, produit autre chose, hors pure intelligibilité du message transmis, traduit, explicité, commenté, décliné pour en tirer conséquences et enseignements. Les photos avant l’évènement n’étaient rien pour tous, elles se sont subitement mises à regarder leurs voyeurs. Chacun s’y est trouvé pris, un par un. Le regard, lui, n’était clairement pas celui de tous, il relevait du propre de chacun.

La langue courante dit parfois « ça me (te) regarde » ou « ça ne me (te) regarde pas ». On y est renvoyé à une prise de position sur le fait d’être ou de ne pas être concerné par l’intrusion d’un évènement. C’est de l’étranger qui touche à l’intime, sans qu’on sache a priori. S’en dépêtrer ne va jamais de soi. La psychanalyse d’orientation lacanienne peut y orienter avec la dimension du symptôme, là où le sens appelé à régler la question ne s’épuise pas de lui-même, mais d’un impossible à dire qui reste inéliminable. De quoi y renvoyer au regard et à son impact.

L’intrusion « photo-génique » ci-dessus est d’abord celle d’un regard. Ces photos de famille sans histoire se sont brutalement mises à regarder qui les voyait, une fois exposées. Ce regard, attribué à l’Autre au-delà des vues, sensible au-delà des yeux rieurs qui s’y montrent, renvoie à ce qu’il y a de voyeur, débusqué chez chacun. On ne peut avoir qu’une façon singulière de s’en empêtrer ou de s’en dépêtrer. Là vient l’objet a de Lacan, ici l’objet regard, celui que Lacan a extrait pour ceux qui voulaient bien le lire, l’entendre, le mettre au travail, tenter de prendre son vent comme il disait, pour s’en inspirer et s’en servir. Cela ne se fait qu‘à la mesure de chacun, jamais la même pour tous.

À notre époque où le « tout voir » s’avance comme voie vers la vérité, toujours supposée devoir se dévoiler à terme, Lacan a engagé pour ceux qui y consentent l’objet regard. Il l’a emblématisé de la tache, support indélébile de ce qui se voit, même si elle n’est pas visible. Elle est d’autant plus là qu’elle ne se voit pas lorsqu’on regarde. Regarder attache, on ne se libère pas, on ne se détache pas par une élision qu’on ne fait que croire sans reste.

Les photos des policiers de Magnanville ont contribué à ce que l’évènement de leur assassinat nous « frappe au coeur ».