Psychiatrie
  • 5 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur « Je suis toujours vue », par David Briard
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Dans les présentations de malades, Jacques-Alain Miller nous dit qu’il ne se règle pas sur le diagnostic de psychose en place de particulier[1] (ce qui se ressemble d’un sujet à l’Autre), ni sur le mathème lacanien, encore moins sur la clinique – qualifiée d’exercice de classification. Le diagnostic de psychose prend la place d’une défense pour le patient qui se cherche un nom et, du côté du psychanalyste, bouche le réel de la rencontre. Qu’est-ce qui peut alors servir de boussole ?

C’est chez Pascal que J.-A. Miller nous invite à prélever l’instant de voir et sa finesse. Pascal se voit hissé au rang de repère dans la pratique : « Il faut tout d’un coup voir la chose, d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré » [2]. Tandis que le géomètre est grossier, celui qui veut le devancer fait preuve de finesse. Finesse est le nom du réel de Pascal, il y loge une réserve de choses délicates, nombreuses, infinies et laissant la place à une contingence. Celle-ci est provisoire car, une fois découverte, il s’interdit d’en faire un principe. C’est un instant de voir sur le singulier.

C’est là que J.-A. Miller fait un tour supplémentaire : « Peut-on parler du singulier au-delà de le désigner ? Peut-on en parler, car comme tel le singulier ne ressemble à rien : il ex-siste, il ex-siste à la ressemblance, c’est à dire, il est hors, hors de ce qui est commun »[3]. Ce singulier est au plus près du réel. Disons que l’instant de voir, cet éclair, est la conséquence fugace de l’orientation du singulier qui, à trop se fixer, devient le rangement du particulier, comme un objet regard qui aurait trouvé sa forme, sa jouissance. Le « au moins jusqu’à un certain degré » de Pascal est cette note de prudence qui résonne comme un « pas sans le discours analytique et les mathèmes ». Par exemple, à propos du cas d’une patiente schizophrène du Pr Bobon[4], J.-A. Miller commente la non extraction de l’objet a dans la psychose : « c’est le report du regard à ce point à l’infini, et c’est ce qui le rend visible […] la non extraction est corrélative de la multiplication, de l’objet voix et regard »[5], comme le montre le dessin de cette patiente. Celle-ci va sortir d’une longue période de silence à partir d’une phrase qu’elle écrit sur ce dessin : « je suis toujours vue » (« io sono sempre vista »). Cela illustre cet infini de la vue, mais aussi le statut d’objet de la voix et du regard.

Lacan prend appui sur ce cas pour montrer l’importance de la référence à ces deux objets, permettant à la fois leur construction logique et une lecture de la clinique de la psychose. Il la commente ainsi dans le séminaire L’angoisse : « Au-delà des branches de l’arbre, elle [la schizophrène en question] a écrit la formule de son secret […]. C’est ce qu’elle n’a jamais pu dire jusque là, ‟je suis toujours vue” »[6]. Cela donne l’indication d’un sujet qui se situe au-delà de la logique du langage, au-delà d’un arbre qui porte un nom et dessine une forme.


[1] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 mai 2011, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 12 novembre 2008, inédit.

[3] Ibid., cours du 17 décembre 2008.

[4] Cf. Bobon J., « Leçon inaugurale » (extraits), Ornicar, n° 29, 1984, p. 162-165.

[5] Miller J.-A., « Montré à Prémontré », Analytica, volume 37, p. 30.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 90 & 201.