Psychiatrie
  • 5 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur La machine panoptique de Jeremy Bentham, par Jacques-Alain Miller
  • -

Le dispositif*

Il faut, pour commencer, décrire l’essentiel du dispositif.

Le dispositif est un bâtiment. Le bâtiment est circulaire. Sur la circonférence, à chaque étage, les cellules. Au centre, la tour. Entre le centre et la circonférence, une zone intermédiaire.

Chaque cellule tourne vers le dehors une fenêtre, ainsi faite qu’elle laisse pénétrer l’air et la lumière, tout en empêchant de voir l’extérieur –, et vers le dedans une porte, tout entière grillagée, de telle sorte que l’air et la lumière vont jusqu’au centre.

Depuis les loges de la tour centrale, on peut donc voir les cellules. Par contre, des volets interdisent de voir les loges depuis les cellules.

Un mur d’enceinte ceinture le bâtiment. Entre les deux, un chemin de garde. Pour entrer et sortir du bâtiment, pour franchir le mur d’enceinte, une seule voie est ménagée.

Le bâtiment est clos.

La machine universelle

Le « Panopticon » n’est pas une prison. C’est un principe général de construction, le dispositif polyvalent de la surveillance, la machine optique universelle des concentrations humaines.

C’est bien ainsi que Bentham l’entend : au prix d’aménagements de détail, la configuration panoptique vaudra aussi bien pour les prisons que pour les écoles, pour les usines et les asiles, pour les hôpitaux et les « Workhouses ». Elle n’a pas une destination unique : c’est la maison des habitants involontaires, réticents ou contraints.

La double enceinte, la pierre, la garde, ferment cet espace, et assurent son étanchéité. Mais ce n’est pas là le mérite original de la construction, qui est tout entier dans la topique intérieure. Cette topique a pour fonction de répartir le visible et l’invisible.

Du point central, l’espace clos est visible de part en part, sans cachettes, la transparence est parfaite. Des points situés sur la circonférence cellulaire, tout s’inverse : impossible de regarder au dehors, impossible de communiquer avec le point voisin, impossible de distinguer le point central.

Cette configuration instaure donc une dysmétrie brutale de la visibilité. L’espace clos est sans profondeur, étalé, offert à un œil unique, solitaire, central. Il baigne dans la lumière. Rien, personne, n’y est dissimulé, sinon le regard lui-même, omnivoyant invisible. La surveillance confisque le regard à son profit, s’approprie le pouvoir de voir, et y soumet le reclus.

Dans le bâtiment opaque et circulaire, c’est la lumière qui emprisonne.

Le semblant de Dieu

Les deux principes fondamentaux de la construction panoptique sont la position centrale de la surveillance, et son invisibilité. Chacun se justifie indépendamment de l’autre.

Que la surveillance s’installe au centre d’une construction circulaire, c’est la disposition la plus économique. Économie de personnel : il suffit, pour assurer la surveillance d’un étage, d’un seul inspecteur. Économie des déplacements. Uniformisation des cellules. Il n’est pas essentiel que la forme du bâtiment soit circulaire, néanmoins « de toutes les figures […] c’est la seule qui assure une vue parfaite, et la même vue, d’un nombre indéfini de logements de mêmes dimensions »[1]. Ce qui fait le prix de la configuration circulaire, c’est qu’elle permet, dans un champ déjà homogénéisé par la lumière, des partitions identiques. Le seul point qu’elle distingue, le seul « point singulier », est le centre. Évidence d’une commune mesure et d’une exception, qui, sous son empire, plie tout un chacun.

Que l’œil voit, sans être vu – c’est là la plus grande ruse du « Panopticon ». Si je discerne le regard qui m’épie, je maîtrise la surveillance, je l’épie à mon tour, j’apprends ses intermittences, ses défaillances, j’étudie ses régularités, je la dépiste. Si l’Œil est caché, il me regarde, quand bien même il ne me voit pas. À se tapir dans l’ombre, l’Œil intensifie tous ses pouvoirs – et l’économie y gagne encore, car le nombre de ceux qui supportent la fonction de la surveillance peut être réduit à la mesure de cette intensification, Ainsi, « l’omniprésence apparente de l’inspecteur […] se combine avec l’extrême facilité de sa présence réelle »[2].

On constate la puissance de démultiplication que développe la machine benthamienne : pour un maximum de surveillés, un minimum de surveillants, une apparence écrasante couvrant une réalité parcimonieuse. Mais ses pouvoirs vont jusqu’à créer une instance omnivoyante, omniprésente, omnisciente, enfermant les reclus dans une dépendance dont aucune prison ordinaire n’approche, une instance où il faut bien reconnaître un Dieu artificiel.

Le « Panopticon » est une machine à produire un semblant de Dieu. N’est-ce pas ce qu’a voulu, une fois, signifier Bentham en faisant d’un verset du Psaume 139 l’exergue d’un des nombreux « aperçus » qu’il adressa aux puissants à propos de son projet :

« Que je marche ou me couche, tout autour tu es là :

                     mes voies sont toutes, par toi, épiées

Si je dis : que me couvre la ténèbre !, ma nuit en jour

                     sera transformée.

Et là encore ta main me conduira, et ta droite me saisira »[3].

La minutie

Dans les textes qu’il consacre au « Panopticon » – l’opuscule de 1791, les deux postfaces, plus amples, et la correspondance, dont nous ne connaissons encore qu’une faible partie –, Bentham théorise sur tous les éléments du bâtiment, prévoit tous les actes, suppute interminablement avantages et inconvénients : il a une doctrine des lampes et une doctrine des cloches, une doctrine de l’eau (sur l’approvisionnement), de l’air (sur l’aération), de la terre (sur le sol à bâtir), et du feu (sur le chauffage) ; nulle hauteur, largeur, profondeur, qu’il ne calcule ; nul matériau qu’il ne teste ; à la théorie des escaliers, il consacre plusieurs chapitres ; comment le reclus s’habillera-t-il ? Se couchera-t-il ? Se lèvera-t-il ? Se promènera-t-il ? Autant de questions qui font l’objet de longues dissertations impassibles.

Ce réalisme scrupuleux engendre, on s’en doute, un effet d’hallucination chez le lecteur. Il ne faut pas pour autant rapporter la minutie visionnaire de Bentham à ce qui serait sa psychologie individuelle : elle est consubstantielle à son projet.

L’axiome qui supporte le dispositif panoptique – on peut y reconnaître l’héritage d’Helvétius –, c’est que les circonstances font l’homme. Puisqu’il s’agit ici de le transformer, il faut dominer, bannir, le hasard. Le « Panopticon » sera l’espace du contrôle totalitaire.

Tout y sera donc pesé, comparé, évalué. Tout sera placé. Tout sera discuté. Tout aura un sens explicitable. Le monde, en ce lieu, sera, de fond en comble, maîtrisé. Il n’y a pas de détails que le discours n’ait à prendre en charge.

Sur l’homme, toute circonstance agit. Rien n’est, sur lui, sans effet. Tout est donc cause. Qui veut se rendre maître des causes pour régner sur les effets doit donc pratiquer une analyse absolue. Et c’est pourquoi Bentham n’en a jamais fini avec le « Panopticon » : chaque élément, chaque ensemble d’éléments, chaque fait, chaque geste, doit faire l’objet d’une stipulation expresse.

Soit l’évacuation des excréments. Bentham consacre à cette question une longue note[4]. Impossible d’établir des toilettes communes : cette disposition serait contraire aux exigences de solitude, de sécurité. Impossible, pour les mêmes raisons, d’organiser l’évacuation individuelle – et puis, l’air des cellules en serait vicié. Dès lors, il faut prévoir dans chaque cellule un tube d’évacuation – mais tel qu’il ne puisse servir à une évasion. Reste donc à inventer, à décrire dans le détail le mécanisme, les matériaux qui devront être employés.

Toute matière, on le voit, est matière à raisonner.

Le temple de la raison

Ce qui donne son fondement à la conception utilitariste du monde, on pourrait dire que c’est cette conviction simple : que rien n’est sans effet. C’est-à-dire : que toute chose en sert (ou en dessert) une autre. Ce qui revient à soutenir que toute chose n’existe que relativement à autre chose.

Par conséquent, il n’y a pas d’absolu, mais, par contre, en toute chose, il y a du plus et du moins, et tout effet est hiérarchisable par rapport à un résultat.

À cet égard, le « Panopticon » est le modèle du monde utilitariste : tout n’y est qu’artifices, rien de naturel, rien de contingent, rien qui ait pour seule raison d’être d’exister, rien d’indifférent. Tout y est exactement mesuré, sans excédent, ni manque. Des articulations, des dispositifs, des agencements. Partout des machines.

Aucun objet n’y est simplement ce qu’il est, aucune activité n’a sa fin en elle-même. La surveillance a commencé bien avant que l’inspecteur ne vienne prendre sa place dans la loge qui lui est destinée au centre de la configuration ; elle débute dès l’écriture du projet, dès qu’il est conçu et planifié, dès sa prévision. Rien n’y est « laissé être », puisque tout a vocation à fonctionner. Le « Panopticon » est donc une vaste machine dont chaque élément est à son tour machine, objet d’un calcul.

L’utilitariste dit encore : puisque rien n’est sans effet, tout est calculable. Par rapport à un résultat, on peut dans tous les cas discerner ce qui le favorise et ce qui le contrarie. Il s’agit alors d’amplifier l’un et de diminuer l’autre, d’évaluer les causes, de les balancer les unes par les autres.

C’est dire que dans l’univers panoptique, la raison fait régner sans partage sa nécessité. La raison calculante trouve ici son empire, et c’est celui de la réclusion.

Rien de plus logique : le prisonnier, le pauvre, le fou, l’élève, le malade, toute cette population à laquelle Bentham destine son invention, le pouvoir peut en disposer. Elle est offerte, livrée pieds et poings liés, à la rationalité, aux dispositifs.

Le « Panopticon » accueille ceux qui sont contraints de renoncer à toute initiative, et dès lors de part en part instrumentalisables.

Le « Panopticon » est en cela le temple de la raison. Temple lumineux et transparent, en deux sens : d’abord parce qu’il n’a ni ombre, ni recoin, et qu’il est étalé sous l’inspection permanente de l’Œil invisible ; mais aussi parce que la maîtrise totalitaire de l’environnement évacue toute irrationnalité : nulle opacité ne fait obstacle à la raison. De tout, désormais, on pourra rendre raison, c’est ce qu’annonce Bentham dans son « Panopticon ».

Délire, si l’on veut, délire de l’analyse. À condition de l’entendre ainsi : délire propre à la raison qui, concevant un monde où tout serait relatif, s’absolutise elle-même, et niant toute nature, monte ses artifices.

Tout sert

On peut maintenant formuler la loi qui régit l’espace homogène de la construction panoptique : tout doit servir – concourir à un résultat. Rien ne s’y fait en vain. Toute déperdition doit être résorbée. Toute activité est analysable comme un mouvement, tout mouvement constitue une dépense, toute dépense doit être productive.

Vivre sans temps mort – est-ce que ce ne pourrait pas être le mot d’ordre utilitariste ? Car le temps vivant est le temps qui produit.

Prenons un exemple. Tout fonctionne dans le « Panopticon », tout travaille – en particulier, les reclus, au même titre que les autres pièces de la grande machine. Le rendement même de leur travail réclame que, de temps à autre, ils se reposent, se distraient. Se distraire ? C’est distraire du temps à la production. Dès lors, il ne suffit pas de réduire le repos au minimum nécessaire. Ce « sacrifice » – c’est là le terme de Bentham – doit être, autant que faire se peut, repris dans un autre processus de production. Tout jeu sera ainsi tourné en profit. On devra donc à la fois égayer le travail et rentabiliser la joie. « Si on peut faire qu’un homme trouve même de l’amusement à son travail, pourquoi pas ? Qu’est-ce qui devrait l’empêcher ? »[5].

En définitive, Bentham pose qu’un travail distrait d’un travail, et que le repos idéal, c’est seulement la variété. Reste le sommeil – facticité irréductible.

L’idéal panoptique, c’est l’asservissement intégral de la nature à l’utile. Les besoins les plus élémentaires, on devrait parvenir à les capturer dans le dispositif du rendement. Bentham dit un jour à Bowring, son éditeur, qui rapporte le mot : « Rappelez-vous que nous n’exerçons pas, ou du moins ne devrions pas même exercer un besoin [en français dans le texte] en pure perte. Ça devrait servir de fumier »[6].

Polychrestie

Le démiurge utilitariste organise un univers où l’utilité fonde l’existence. Tout doit servir, avons-nous dit. Mais le principe complet s’énonce ainsi : tout doit servir plusieurs fois.

Chaque élément rassemble des utilités nombreuses. Chaque dispositif est multiplicateur. Bentham, toujours, cherche un maximum – et c’est lui qui introduit dans la langue anglaise, et de là dans la nôtre, les verbes « maximiser » et « minimiser ».

Ainsi, chaque élément benthamien est un nœud où se recoupent plusieurs réseaux. Toute cause y a plusieurs effets. Inversement, chaque effet est renforcé d’être produit par plusieurs causes. Chaque pièce du montage est un carrefour d’utilités, traversé par de multiples chaînes causales.

Lorsque Bentham répond à ses contradicteurs, c’est toujours en révélant des usages inaperçus, en recroisant définitivement les relations. Il ne cesse d’inventer des « bénéfices collatéraux »[7].

Quand plusieurs solutions se présentent, il choisit celle qui est le point de concours du plus grand nombre d’avantages. Là encore, il faut diviser, classer, compter et agencer. Et c’est pourquoi il lui faut suivre les effets le plus loin possible, et les faire entrer dans les champs les plus divers. À tout système benthamien, on peut appliquer ce terme, qu’il emploie une fois, l’empruntant à Bacon : c’est un polychreste, « un instrument à usages multiples »[8].

Le « Panopticon » tout entier vérifie cette définition, puisqu’il peut valoir à la fois comme prison, comme usine, comme école, comme asile. Mais c’est vrai également de la cellule elle-même, où le reclus travaille, mange et dort.

Bentham a conçu ici un monde sans déchet – où tout reste serait aussitôt réemployé, un monde de sur-utilisation.

L’Œil public

Le champ panoptique ne tient son unité que de son centre. Sans le regard qui les rassemble, il n’y aurait là qu’une collection non-totalisée d’atomes, de prisonniers murés dans leur solitude, courbés sous le joug de la surveillance. Le « Panopticon » ne serait rien d’autre, dans ces conditions, que le spectacle de l’inspecteur.

Bentham n’a jamais voulu qu’il en soit ainsi. La maison des calculs, la grande machine efficace, a au contraire vocation d’être l’école de l’humanité. Au spectacle, le public est convoqué.

Prenons la version pénitentiaire du « Panopticon ». Que l’exécution des châtiments soit publique est particulièrement nécessaire, car le bénéfice principal qu’un législateur rationnel en attend, c’est la dissuasion par l’exemple.

L’ouverture de la construction au public cumule donc déjà une utilité double : d’une part, on dissuade les visiteurs (qu’on peut bien considérer comme des délinquants en puissance, d’autant que – précise Bentham – ce sont ceux à qui cette instruction est la plus nécessaire qui viendront la recevoir, par goût d’expériences fortes), on moralise la population ; d’autre part, on enseigne des vertus, l’économie, la rationalité. Ainsi le processus de moralisation, agissant directement sur les prisonniers, agit indirectement sur les visiteurs.

Une troisième utilité s’ajoute maintenant. C’est une question cruciale dans le système benthamien que de savoir qui garde les gardiens. La réponse est ici toute trouvée : l’œil public surveillera l’œil intérieur. Tout en s’instruisant du spectacle, le visiteur en contrôle l’organisation. C’est alors que l’espace benthamien devient parfaitement panoptique : la surveillance invisible, à son tour, réintègre la visibilité, le surveillant tombe sous la surveillance. On peut encore ajouter à cela que les visiteurs surveillent également les détenus – avantage considérable, s’il est vrai que la curiosité faiblit chez un individu, tandis qu’elle a toute chance d’être vive chez un grand nombre de personnes, qui ne sont que de passage, dans le but de se divertir.

On comptera donc, comme quatrième utilité, le renforcement du contrôle s’exerçant sur les reclus, la production d’un surcontrôle : « pour une seule cellule, vous avez des inspecteurs par milliers »[9].

Ainsi, la prison, lieu d’exclusion, est réinscrite dans l’espace social : elle en devient l’emplacement le plus lumineux, le plus proche, le plus familier. Véritable théâtre du châtiment, elle offre aux spectateurs « un drame continuel et continuellement intéressant, dans lequel les personnages nuisibles sont in specie exposés à une ignominie éducative »[10].

On en déduira la localisation des prisons panoptiques : elles seront construites à proximité de la métropole, et près des grandes villes, pour être d’accès facile au grand nombre. On ne s’étonnera donc pas que Bentham ait longuement polémiqué contre la déportation aux colonies. Au contraire, « un management rationnel multipliera par tout dispositif imaginable le nombre des visiteurs et spectateurs »[11].

Résumons. Nous venons de décompter quatre utilités distinctes produites par la même cause : l’ouverture de la prison au public (utilités avancées par Bentham à des moments différents, dans des œuvres diverses). Il en est encore une cinquième : le regard  public ne peut qu’accroître la honte des prisonniers, accélérant d’autant leur moralisation. Faut-il pour autant, demande Bentham, rendre infâme à jamais celui qui un jour sera remis en liberté ? Nous sommes là devant ce qui est, dans la morale de l’utilitarisme, l’équivalent d’un conflit de devoirs : un conflit d’utilités. Et comment ne pas apprécier la délicatesse avec laquelle Bentham le tranche ? « Qu’au délinquant, pendant qu’on le montre, on fasse porter un masque »[12].

Mais aussitôt Bentham invente un moyen nouveau de tourner à profit ce qui est ainsi concédé et de faire concourir la dissimulation même à l’exhibition : « les masques pourront être faits plus ou moins tragiques, en proportion de l’énormité des crimes de ceux qui les portent. L’air de mystère qu’un tel artifice jettera sur la scène contribuera grandement à fixer l’attention par la curiosité qu’il excitera, et la terreur qu’il inspirera »[13].

Nulle cruauté

Nulle cruauté chez Bentham. À cet égard, il est sans doute ce qu’il voulait être : un philanthrope. C’est que la cruauté est gratuite – improductive.

Quel principe unifie la théorie des châtiments ? Le châtiment est d’abord un dispositif monté aux fins de tourmenter, c’est-à-dire d’extraire, d’un individu, de la douleur. Être cruel, c’est vouloir la douleur pour la douleur, l’admettre comme absolue. Si l’utilitariste se dit philanthrope, c’est qu’à ses yeux la douleur, comme toute chose, doit servir. Un second dispositif sera agencé, qui la reprendra, lui donnant un sens, une valeur, bref l’utilisant.

La première machine, comme telle, ne produit qu’un mal : « tout châtiment en lui-même », écrit Bentham, « est un méfait »[14]. C’est l’utilisation subséquente qui légitime le méfait, convertissant le négatif en son contraire.

Pour bien raisonner, il faudrait en premier lieu connaître toutes les façons de faire souffrir un homme. La rédaction d’un code pénal suppose une encyclopédie des souffrances, dont Bentham déplore l’absence : « Un service appréciable serait rendu à la société par la personne qui […] examinerait les effets produits par [les] différents modes de châtiments, et montrerait les effets plus ou moins douloureux résultant des contusions produites par des coups frappés avec une corde, des lacérations produites par des coups de fouet, etc. »[15] Et ce n’est pas seulement les peines physiques, mais aussi les peines morales qu’il faudrait étudier dans le plus grand détail.

Le châtiment accumule un capital-douleur (« la douleur produite par les châtiments est comme un capital engagé dans l’attente d’un profit »[16]). L’analyse benthamienne porte dès lors sur sa rentabilisation.

Plusieurs utilités se disputent la souffrance brute.

La victime du délit a droit de prétendre à en bénéficier. La douleur, en ce cas, sera compensatoire. C’est justice, puisque tout délinquant est un voleur d’utilité, c’est-à-dire de plaisir, et lorsqu’il souffre, c’est un débiteur qui rend gorge. Mais c’est un axiome de la psychologie benthamienne que la douleur de l’un ne saurait, chez l’autre, produire un plaisir équivalent. La souffrance extraite du délinquant, il la faut donc investir dans un travail productif, et corrélativement, tarifer les délits.

Ou c’est l’État qui s’approprie la douleur, et la met au travail.

Ou encore : la douleur peut être retournée contre le délinquant duquel on l’extrait, à cette fin de le rendre incapable de renouveler son méfait. Il y a deux manières d’accomplir cette incapacité, physique et morale. Vaut-il mieux faire du délinquant un invalide, ou le moraliser ? « Disablement » ou « reformation » ? Un calcul tranchera.

Les trois utilités que nous venons d’énumérer sont chacune légitimes, et, de plus, susceptibles d’entrer dans des dispositifs qui les combinent, puisque du travail-souffrance est, on peut attendre un profit matériel comme une moralisation. Cependant, tout en entrant en ligne de compte dans la détermination des châtiments, elles sont subsidiaires. La compensation n’intéresse que des individus. Le travail au bénéfice de l’État n’exprime pas la volonté d’« incapaciter » le délinquant. La moralisation modifie seulement une personne.

C’est la prévention qui accomplit la rentabilisation maximale du capital-douleur, puisqu’elle porte sur tous les délinquants possibles, c’est-à-dire, « de proche en proche, toute l’humanité ».

La machine à fouetter

Un code pénal se présente donc comme une économie de la souffrance. Il n’y a pas de châtiments doux ou rigoureux. Il n’y a que des châtiments coûteux ou bon marché, à haut ou à faible rendement. C’est en termes de profits et de pertes que les peines se calculent, selon les utilités.

Or, pour être susceptible d’entrer dans un calcul, le châtiment doit remplir certaines propriétés. On tient là, de ce fait, un critère pour préférer des punitions à d’autres.

La souffrance ne peut être calculée qu’à la condition que le dispositif tourmenteur produise un effet stable, constant, régulier. La difficulté est ici la suivante : le dispositif est général, et les individus particuliers, un châtiment identique extrait de personnes différentes des quantités variables de douleurs : une amende fixe prélève sur le riche moins de plaisir que sur le pauvre ; ou encore : priver un analphabète de papier et de crayon, c’est ne lui rien ôter, tandis que le lettré voit ainsi disparaître une précieuse consolation.

Que la même cause produise des effets disparates, voilà qui perturbe l’économie utilitariste. C’est pourquoi Bentham aspire à mécaniser les châtiments corporels : les corps se ressemblent, et un bourreau automate ne fait pas de différence : « une machine pourrait être construite », suggère Bentham, « qui mettrait en mouvement plusieurs baguettes élastiques en jonc ou en fanon de baleine, dont le nombre et la taille pourraient être déterminés par la loi : le corps du délinquant pourrait être soumis aux corps de ces baguettes, la force et la vitesse de leur application étant prescrites par le juge : ainsi tout ce qui est arbitraire serait supprimé »[17]. Pour faire concourir à cette première utilité une seconde, Bentham prévoit encore que les machines à fouetter pourraient être multipliées, de façon à ce qu’un grand nombre de prisonniers subissent le supplice en même temps, « la terreur de la scène étant augmentée, sans accroître la souffrance réelle ».

Nous rencontrons en ce détour la formulation explicite d’un principe qui commande toujours l’analyse benthamienne : la réalité ne vaut que par l’apparence qu’elle produit. Ce n’est en effet que l’apparence – la face visible – du châtiment qui influence la conduite des individus et accomplit la dissuasion, alors que le délinquant est seul à faire l’expérience d’une douleur réelle. La réalité est ici l’investissement, et l’apparence le profit. D’où l’injonction humanitaire de l’utilitariste : maximiser l’apparence, et minimiser la réalité. « Si pendre un homme en effigie produisait la même impression salutaire de terreur sur l’esprit populaire, ce serait folie ou cruauté que de jamais pendre un homme en personne »[18].

La législation ne devient scientifique, on le voit, qu’à condition d’utiliser les ressources de l’art théâtral. La frugalité des peines suppose la profusion, l’attrait du spectacle. Biais nouveau pour confirmer les mérites de la scène panoptique.

Frugalité, stabilité – la machine à fouetter nous révèle encore une troisième propriété nécessaire au châtiment benthamien : l’ajustabilité. Le bon dispositif doit avoir un effet régulier, mais variable, de telle sorte qu’à la gradation des délits s’adapte rigoureusement celle des douleurs. Il est clair que le fouet mécanique répond à cette exigence, puisque la force, la vitesse et le nombre des coups sont variables, mettant ainsi à la disposition du juge une gamme très complète d’intensités.

Une mesure exacte est dès lors établie entre délit et douleur. Il importe que le législateur la codifie. Tout criminel en puissance doit être à même de comparer le plaisir qu’il attend de son crime avec la peine que lui infligera la punition. C’est pourquoi le calcul du législateur devra s’expliciter sans équivoque, et, à son exemple, l’éventuel délinquant calculera, minimisant son délit (c’est-à-dire entre deux délits choisissant le moindre) pour minimiser sa douleur future. La proportion est facteur de dissuasion.

L’analogie, perdue et retrouvée

La fonction du code pénal se laisse maintenant pénétrer : c’est une table d’équivalences, convertissant délits en douleurs, contribuant par là à assurer la commensurabilité générale de toutes les activités auxquelles les êtres humains se livrent dans les communautés qu’ils forment, leur enseignant aussi les vertus de la prudence, du raisonnement, du calcul des profits et des pertes. Bible utilitariste. Tout a un prix.

Ainsi, le châtiment entre dans le réseau des échanges.

On peut maintenant résoudre cette question : quel est le châtiment qui répond le mieux à la fonction qui doit être la sienne, celle de monnaie pénale ? C’est-à-dire, qui est à la fois stable, économique, ajustable ? Quel est le châtiment idéal, d’être homogène ? Sinon l’emprisonnement.

La privation de liberté est ressentie par tous, elle est mesurée par la durée, et la durée est parfaitement divisible. La prison est une machine à soustraire le temps. Combinée avec les travaux forcés, c’est là une punition de haute rentabilité. Bentham n’en doute pas : ce sera le châtiment de l’avenir, le châtiment des temps modernes.

Cependant, ce qu’on gagne là en homogénéité, on le perd en exemplarité. L’universelle et monotone équivalence pénitentiaire dénoue toutes les familiarités anciennes, tous les rapports naturels, toutes les similitudes, qui liaient jusqu’alors le châtiment au crime qu’il punissait, et en faisaient la rançon sensible et évidente. L’emprisonnement, de lui-même, est indifférencié, il ne dit rien, il est indéchiffrable sans la médiation du code. Uniforme, égalitaire, muette, la prison efface le gai foisonnement des châtiments analogiques.

À ceux-ci, Bentham consacre néanmoins un chapitre de ses « Principes de loi pénale »[19]. C’est qu’il entend, ici comme ailleurs, être exhaustif. Une note de Dumont nous apprend que certains n’ont pas lu cet exposé sans « une extrême répugnance », mais le chirurgien se doit de disposer d’une multitude d’instruments. Le temps de l’analogie est passé, mais elle subsiste dans le texte benthamien à titre d’inspiration éventuelle, comme une réserve.

Le mérite du châtiment analogique tenait à ce que le spectacle de son application évoquait aussitôt sa cause – lui conférant ainsi une légitimité immédiate –, et, inversement, à ce que la préparation du délit évoquait aussitôt le châtiment à venir – intensifiant le pouvoir dissuasif de la punition. En effet, « l’analogie est cette relation, connexion ou liaison, entre deux objets, par laquelle l’un étant présent à l’esprit, l’idée de l’autre survient naturellement »[20]. De l’un à l’autre, il doit donc y avoir similitude – ou contraste, un embrayage effectué par un opérateur, une marque caractéristique.

Par exemple : l’instrument est identique, ce qui a servi au délit sert à sa punition : l’incendiaire est châtié par le feu, l’empoisonneur par le poison, etc. Ainsi, le criminel agençant son forfait est conduit à se représenter à la place de sa victime, comme s’il était alors son propre bourreau : « à chaque étape de sa préparation, son imagination lui représentera son propre sort »[21]. L’analogie vient ici, en quelque sorte, suppléer le défaut d’identification à l’autre, de sympathie, d’où le crime tire sa possibilité.

Ou encore, le châtiment peut frapper l’organe actif dans le crime – tu as calomnié, menti, on te percera la langue ; tu as commis un faux, on te percera la main avec une pointe de fer en forme de plume – ou bien l’organe atteint chez la victime : ce qui n’est rien d’autre que la loi du talion, dont la compréhension est sans doute la plus aisée, mais qui n’en est pas pour autant la plus équitable.

Bentham conçoit un châtiment particulier pour ceux qui auraient perpétré leur forfait à l’aide d’un déguisement – afin de se soustraire à l’œil public : l’analogie demande qu’une représentation de ce déguisement lui soit imprimée sur le corps, impression indélébile ou non, à volonté.

Voilà la féconde source d’inventions que l’emprisonnement, s’il devient, comme le souhaite Bentham, le châtiment universel, va tarir. On devra donc compenser cet effet d’homogénéisation. L’architecture en donnera le moyen : toute prison doit exhiber sa fonction, son apparence doit se conformer à sa finalité, et même, selon l’axiome utilitariste que j’ai déjà dégagé, excéder la réalité. Les bâtiments pénitentiaires seront construits de façon à « frapper l’imagination, et éveiller une terreur salutaire », à faire venir aux lèvres du passant ces mots : « Ici est la demeure du crime »[22].

Ou encore : les trois classes que Bentham distingue dans la population pénitentiaire – les insolvables, retenus à défaut de paiement, les malfaiteurs, à moraliser, et destinés à sortir un jour, les emprisonnés à perpétuité – seront réparties dans trois sortes de prisons. La couleur affichera la culpabilité des reclus : les prisons des premiers seront blanches, celles des seconds grises, celles des derniers noires. Les premières ne porteront aucun signe, tandis que les autres seront hautement symboliques ; à l’extérieur, on verra « diverses figures, emblématiques […] un singe, un renard et un tigre, représentant la malfaisance, la ruse et la rapacité […]. À l’intérieur, qu’on place deux squelettes, un de chaque côté d’une porte de fer […]. Une prison représenterait ainsi la résidence de la mort, et aucun jeune homme qui aurait visité, ne serait-ce qu’une fois, un endroit ainsi décoré, ne pourrait manquer d’en recevoir une impression très salutaire et indélébile »[23]. Enfin, les trois prisons porteront des noms différents : « Maison d’arrêt », « Maison pénitentiaire », « Prison noire » – la dernière n’a d’autre qualité prédicable que sa couleur, puisqu’on n’en peut plus rien dire, puisqu’elle est, sur cette terre, présence de l’au-delà.

La mise en scène utilitariste

On croit volontiers la pensée utilitariste hostile par principe au spectacle. Parce qu’elle veut en effet réduire toute chose au mesurable, on imagine que toute esthétique et toute ostentation sont pour elle superflues. C’est mal comprendre le principe du moindre coût, qui prescrit au contraire, si l’on peut dire, de « presser » les causes, afin d’en obtenir le plus grand nombre d’effets. C’est dans l’ingéniosité multiplicatrice que se reconnaît l’intelligence benthamienne. L’art théâtral, qui, des réalités les plus maigres, fait sortir des fantasmagories superbes, est à cet égard un modèle de la science de l’utile – à condition, bien entendu, que cette prodigalité concoure à une finalité justifiée par ailleurs.

Il y a un calcul des apparences, et Bentham le met en pratique dans tous ses écrits. L’œil, qui règne sur l’empire panoptique, est l’organe prévalent de ses ruses, il le dit en toutes lettres : « Prêchez à l’œil, si vous voulez prêcher avec efficacité. C’est par cet organe, par le canal de l’imagination, que le jugement du gros de l’humanité peut être conduit et modelé comme à plaisir. Comme des marionnettes dans la main du forain, ainsi seraient les hommes dans la main du législateur, qui, en plus de la science propre à sa fonction, devrait prêter une attention cultivée à l’effet théâtral »[24].

Bentham critique la pratique du serment : c’est fonctionnariser la divinité, et c’est spéculer sur un motif faible, tenir sa parole, qui suppose un haut degré de moralité. Mais, si on veut l’employer, alors il faut la mettre en scène : choisir un formulaire solennel, imposer une diction, un gestuaire emphatique, orner les murs de tableaux, sous-titrés de façon lisible, représentant la punition de parjures (tableaux qu’on pourra, pour en augmenter l’effet, cacher sous un rideau, et ne découvrir qu’in extremis, placer bien en vue un ministre de la religion (si l’on veut souligner le caractère sacré du serment) ou un officier de paix (si c’est son caractère politique qu’on entend mettre en valeur), et ainsi de suite. Le tribunal réformé par Bentham se transforme ainsi en une machine théâtrale.

Plus profondément, on s’aperçoit que tout dispositif utilitariste est nécessairement théâtral – en ceci que non seulement tout y sert quelque fin, mais que tout y fait sens. Toute fonction est un rôle.

Prisons du langage

L’utilitariste classe. C’est que, dans le but de composer les montages les plus rentables, il ne cesse d’analyser. Son discours fait lever dans son sillage une poussière d’atomes de pensée qu’il perdrait s’il ne les énumérait incessamment.

C’est à quoi se consacre Bentham : ses textes interminables se gonflent de listes, contradictoires les unes avec les autres, où il s’efforce à grands frais de capter, de rassembler, de tenir en main les résultats si foisonnants de ses minutieuses divisions. Et c’est pourquoi nombre de ses œuvres – les « Ressorts de l’action humaine », la « Chrestomathie », la « Défense de l’usure », les « Textes sur la loi des Pauvres », etc., sans compter le « Panopticon » – culminent dans l’établissement d’un plan, d’une grande carte, d’une grande table générale des matières, d’un arbre logique ou d’un tableau synoptique.

Une expression revient sous la plume de Bentham : en matière juridique comme en logique, il faut toujours pouvoir s’y retrouver « at first glance » – « au premier coup d’œil ». Et encore : il ne doit subsister « no dark spot » – « aucun coin sombre, aucune obscurité, aucune tache ». Or, ce sont les expressions mêmes dont use Bentham quand il vante la construction panoptique.

Cela se comprend de soi-même : les grandes nomenclatures qui étalent leurs ramifications exhaustives, ce sont les prisons du langage. C’est le même idéal de maîtrise qui inspire la théorie pénitentiaire et la théorie logique de Bentham. Classement des hommes, classement des mots – un œil identique les domine.

Les hommes, les mots – il s’agit d’en arrêter les fluctuations, d’en encadrer tous les déplacements, de les fixer une fois pour toutes à une place, ou au moins de ne jamais les perdre de vue dans leurs mouvements, de les figer. Avant d’être libéral, on s’en aperçoit, l’utilitariste est despotique.

Terre des pauvres

Les tables benthamiennes sont des prisons de mots ; inversement, tous les bâtiments benthamiens sont des classifications matérialisées. Pour l’utilitariste, le discours et le réel sont réversibles, sans reste.

En 1797, – la construction de la prison panoptique votée par le Parlement étant bloquée –, Bentham se propose d’employer sa machine polyvalente au logement des pauvres. La crise de 1795 a fait de la question des pauvres un problème national, et les meilleurs esprits s’attachent à y porter remède.

Le premier ouvrage[25] s’ouvre sur une « Table de l’Indigence », qu’ailleurs Bentham appelle « la carte générale de la Terre des Pauvres ». Le concept d’indigence est ici divisé selon ses causes : personnelles (internes) / externes. Les premières sont : 1) définitives (elles tiennent à une infirmité de l’esprit ou à une infirmité du corps) – 2) durables, mais temporaires (incapacité à subvenir à ses besoins pour cause d’enfance, « non-age ») – 3) intermittentes et temporaires (incapacité à travailler pour cause de maladie, ou charge d’enfants). Les secondes sont toutes temporaires : chômage, incapacité à obtenir du travail (mauvaises mœurs, manque de relations), ruine.

Dans cette grille très simple, tous les pauvres trouvent une place, numérotée : les sourds comme les naufragés, les maquerelles et les asthmatiques, les bâtards et leurs mères, les jardiniers congédiés pour cause de brouillard prolongé, les femmes enceintes, les domestiques renvoyés par un mauvais maître (à distinguer de ceux qu’un bon maître congédie), les mélancoliques, les manchots – bref, toute une formidable population, bigarrée, merveilleusement homogénéisée par les vertus d’une taxinomie implacable. Un formulaire sera envoyé à chaque paroisse, afin que le nombre des pauvres appartenant à chacune de ces catégories soit exactement relevé, ainsi que l’âge, le sexe, la santé, etc.

Qu’est-ce que le « Panopticon » des pauvres, dont Bentham expose le fonctionnement dans un second ouvrage[26], sinon ce tableau même, inscrit dans la pierre ?

Sur le pourtour du bâtiment – circulaire, ou hexagonal, à défaut –, les étages, les cloisons, les cellules, sont autant de divisions et subdivisions. Tout est ici affaire de séparation et de réunion. Toute proximité a sa raison, tout éloignement son motif. Il faut séparer : pour prévenir la corruption – morale – et l’infection – physique ; pour assurer sécurité – le gardiennage, là aussi, sera invisible – et salubrité – faire obstacle aux bruits, aux mauvaises odeurs, aux visions désagréables ; pour empêcher surtout que naissent « d’insatisfaisables désirs » – séparer les sexes. Mais il y a lieu de rassembler aussi : réunir les ménages, les familles, rapprocher le malade et le médecin, assurer l’inspection morale, l’éducation, permettre le travail en commun. La vie de l’institution est constituée du passage incessant d’une classification à une autre, les séparés se réunissent, se divisent à nouveau selon d’autres critères pour de nouvelles tâches, se rassemblent autrement, retrouvent leurs pareils le soir… Le soir, les reclus sont rangés par classes, disposées selon un arrangement astucieux qui les fait complémentaires : à proximité des délirants et des bavards impénitents, placer qui donc ? – sinon les sourds-muets ; les aveugles ne souffriront pas du voisinage des mélancoliques, silencieux, ni de celui des infirmes monstrueux.

La maison panoptique est le lieu des coexistences ; ne démontre-t-elle pas, en acte, que l’homme est compatible avec l’homme, ne donne-t-elle pas un être à l’humanité ? N’est-ce pas, avec les moyens du bord, le meilleur des mondes possibles qu’avec toutes les misères de la création a composé l’ingénieux utilitariste ? L’« improvement of management », ce n’est rien d’autre que d’apprendre la logique des classes, qui met toute chose à sa place.

La police des identités

Transparence générale, classement général, calcul général, utilisation générale – ces valeurs exigent que soit effacée toute incertitude quant aux identités. À toute chose il faut un nom, – et Bentham est grand créateur de noms devant l’Éternel –, une place, un nombre. Aussi l’utilitariste n’a-t-il que répulsion pour les foules comme pour les vagabonds.

Le vagabond, c’est l’homme sans place, le nomade, celui qu’on ne peut prendre en compte, rebelle au calcul, flottant, hantant les coins sombres que lui offre une société qui n’est malheureusement pas, sur toute sa surface, panoptique. Il faut ramasser les vagabonds, faire disparaître ces vivantes fautes de logique. On les fourrera dans les « Workhouses » panoptiques[27].

La foule, c’est la déroute des taxinomies, l’indétermination des numérations. Au lieu de rapports réglés, c’est la confusion qui domine, excitant l’agitation, excluant la réflexion ; des changements incessants s’y produisent, faisant lever des impressions aussi variées que fortes. Toute foule – absence de classement humain – est déjà séditieuse. Elle est particulièrement dangereuse quand elle rapproche des individus aux mauvaises mœurs, car elle leur crée un milieu commun où les uns et les autres se protègent de la censure de l’Œil : « la honte est la peur de la désapprobation de ceux avec qui nous vivons. Mais comment la désapprobation du crime se manifesterait-elle dans une foule composée de criminels ? ». Le tribunal de l’opinion publique s’évanouit de leurs pensées, ils se ferment un tribunal à leur guise : « une lex loci est formée par consentement tacite »[28]. Chaque délinquant est diversement coupable, il y a les endurcis et les nouveaux, les doux et les révoltés ; en masse, ils s’homogénéisent, et c’est le pire qui l’emporte.

Le vagabond, il faut le fixer ; la masse, la diviser. Bentham appelle de ses vœux une police générale des identités. Il faut accroître, souligne-t-il avec insistance, les moyens de reconnaître et de trouver les individus : « Dans la capitale du Japon, chacun est obligé de porter son nom sur son costume »[29]. « Dans les universités anglaises, les élèves portent un costume particulier. Dans les “charity schools”, chacun a non seulement un uniforme, mais une plaque numérotée. Ne parlons pas des soldats. C’est bien le moins que les pauvres portent l’uniforme »[30].

L’idéal est de conjoindre l’homogénéité la plus complète – l’uniforme – et la différenciation la plus systématique et la plus neutre – le nombre. Mais les prisonniers du « Panopticon » jouiront d’une différenciation plus concrète, qui leur évitera les tentations de l’évasion : pour les hommes, des manches de longueurs inégales : la gauche normale, la droite pas plus longue que celle d’une robe de femme. Les bras prendront ainsi une couleur différente, tatouage naturel, indélébile pour longtemps. « Un homme s’échappe. Donner de sa personne une description détaillée, un signalement comme disent les Français, est à peu près inutile : un trait simple le distingue sans possibilité d’erreurs »[31].

En fait, c’est la nation toute entière qu’il faudrait tatouer – Bentham l’écrit en 1804 à Sir Carew – non pas seulement les détenus ou les déserteurs[32]. On ne ferait d’ailleurs qu’imiter les marins, qui ont coutume d’imprimer leurs noms et prénoms sur leurs poignets, en caractères clairs et indélébiles[33]. Il faut regretter que « les noms propres des individus soient disposés de façon si irrégulière »[34] : le même nom, en effet, appartient à plusieurs. C’est une véritable faute de logique. Une nouvelle nomenclature est à écrire, de telle sorte que, dans chaque pays, « chaque individu [ait] un nom propre, qui lui appartienne à lui tout seul »[35].

Résumons. Un nom propre, vraiment propre, à chacun (l’équivalent d’un nombre, en somme), tatoué dans sa chair, ineffaçable : ce serait étendre l’ordre panoptique à la terre entière, à toute l’humanité, et instaurer une sécurité générale, puisqu’on pourrait toujours savoir la réponse à la question fondamentale des contrats : « qui es-tu, toi, avec qui je traite ? »[36].

Il va de soi que toute marchandise devrait être estampillée. Ce label serait l’abréviation d’un certificat, établissant sans conteste le propriétaire, le destinataire, la qualité et la quantité du produit[37].

Assurée des identités, deviendra possible la grande comptabilité des utilités.

Dans tout établissement panoptique, répète Bentham, il faut tenir des livres. « Book-keeping », c’est une science – dont la pratique, en l’occurrence, est spécialement facilitée par la proximité de la surveillance et la transparence simultanée du domaine à enregistrer. On tiendra des registres chronologiques – au jour le jour, et d’autres méthodiques – par matières, tables de population, relevés de stocks, dossiers de santé, dossiers de conduite morale, registres de réclamations, de punitions (à couverture noire), de récompenses (à couverture rouge)… Et c’est à la nation entière que devrait s’étendre l’enregistrement : tout événement y serait aussitôt relevé, divisé en ses parties constitutives, chacune d’elles notée dans le livre correspondant – la vie incessamment doublée de son inscription exhaustive, le gouvernement à même de prendre des décisions informées, scientifiques… À l’horizon – Bentham ne le dit point dans son œuvre publiée –, mais il doit bien quelque part exister un manuscrit qui le dit – à l’horizon, la comptabilisation planétaire, la comparaison de tout avec tout, l’enregistrement de l’humanité.

Le philanthrope totalitaire

L’utilitariste est comme tel voué à l’exhaustif.

En premier lieu, l’utilitariste ne refuse son attention à aucun objet : tout ce qui est susceptible d’être connu donne matière à une science, comme tout ce qui est susceptible d’être fait donne matière à un art[38]. Aucune discrimination préalable : l’utilitariste accueille indifféremment n’importe quelle chose, c’est un théoricien polyvalent, à qui rien n’est étranger.

En second lieu, sur tout objet, il pratique la même opération : il le totalise et le complexifie. La totalité est toujours à diviser : l’utilitariste trouve partout du séparable. Il s’oblige à une analyse de l’objet initial, le dénaturalise, le transforme en montage. L’utilitariste produit donc continuellement des synthèses systématiques dont il est indispensable qu’elles soient exhaustives.

Le discours de l’utilitariste est voué, de par la même nécessité, à l’expansion. Si restreint qu’apparaisse au premier abord l’objet, le domaine, dont il s’empare, il le réduit à ses fondements, et le traite par des procédures générales : le décomposant, il le reconstitue maximisé, généralisé. Bentham crée, pour qualifier ce processus, le mot de « methodization »[39]. Un montage est « méthodisé » s’il est le meilleur possible. Dès lors, la solution utilitariste excède toujours le problème particulier qui lui a donné naissance, il a toujours valeur de modèle, il est exemplaire, donc naturellement impérialiste. Et comme il n’est aucun domaine qui ne soit méthodisable…

Ce qui tient lieu dans la théorie utilitariste de souverain bien, c’est le maximum. Certes, ce souverain bien n’est pas un objet défini, la maximisation ne saurait être définitive ; au contraire, il est essentiellement variable, toujours susceptible d’« improvement », d’amélioration ; mais, comme fonction, il est constant. Obstinément, sans faiblir, l’utilitariste hiérarchise – il y a partout du plus et du moins – et réforme – il y a toujours du mieux.

Il est clair maintenant que la référence de l’utilitariste, quel que soit le point de départ de sa réflexion, se révèle toujours en définitive n’être autre que le grand Tout : l’univers, l’humanité. C’est en ce sens que le « Panopticon » n’est pas un thème parmi d’autres dans l’œuvre de Bentham : l’utilitariste est fondamentalement panopticien.

L’utilitarisme, qui apparait dans la sphère politique comme radicalisme, variante du libéralisme, est en fait une conception totalitaire du monde, il aspire à la maximisation perpétuelle et universelle. Ce totalitarisme est précisément ce qui lui permet de se donner comme une philanthropie : l’expansion de son empire n’a pour limite, en effet, que l’espèce humaine.

Bowring publie dans le volume XI de son édition le dernier carnet de Bentham ; on y trouve cette note, où se conjuguent avec une fraîcheur charmante le principe du maximum, la philanthropie et l’impérialisme.

« 1831. 16 février. Le jour après avoir atteint l’âge de 83 ans.

Caractéristique de l’esprit de J. B.

  1. B. le plus ambitieux des ambitieux. Son empire – l’empire auquel il aspire – s’étendant à, et comprenant, l’ensemble de l’espèce humaine, en tous lieux, – en tous lieux habitables de la terre dans tous les temps à venir.
  2. B. Le plus philanthrope des philanthropes : la philanthropie but et instrument de son ambition.

Ses limites : il n’en est pas d’autres que la terre »[40].

La formule

L’utilitarisme, qui a le Tout pour champ, a pour principe, on le sait, un énoncé unique. Celui-ci, aux dires de Bentham, guide toute la théorie, l’exprime, l’embrasse toute entière : « all-directing », « all-comprehensive ». Il la condense si bien qu’une fois produit, il stérilise par sa platitude tous les commentaires. Ce n’est pas là sa propriété la moins remarquable. Voilà le « dit » de Bentham, qu’il faut tenter de réveiller – « dit » qui, à lui seul, vaut à son auteur d’incarner, dans les manuels, une grande attitude morale, en compagnie des stoïciens, des épicuriens et des sceptiques.

D’abord la formule : le plus grand bonheur du plus grand nombre.

« Priestley fut le premier (à moins que ce ne soit Beccaria) qui apprit à ma bouche à prononcer cette vérité sacrée »[41]. Pas plus que pour le « Panopticon », Bentham ne revendique la paternité d’une idée à laquelle il attache sa vie. De fait, cette expression se trouve sous la plume de Priestley, dans l’« Essay on the first principle of government », de 1768, comme sous celle de Beccaria, dans l’introduction au traité « Dei delitti e delle pene », de 1764 (« la massima felicita divisa nel maggior numero »). Mais on peut la lire encore dans un ouvrage antérieur, chez Hutcheson : « que cette action est la meilleure qui procure le plus grand bonheur au plus grand nombre »[42].

Cependant, à la formule du plus grand bonheur, Bentham a longtemps préféré le principe d’utilité, qui énonce sans doute la même chose, mais autrement : on approuvera ou on désapprouvera « toute action selon la propension qu’elle semble avoir à augmenter ou à diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en question »[43]. En 1822, Bentham reproche à la formulation de 1789 de ne pas expliciter quelle est « la partie » dont, en dernière analyse, l’intérêt est toujours en jeu dans toute action humaine, en toute circonstance : l’humanité, son bien-être.

C’est de cet axiome que se couvre l’instrumentalisation généralisée que promet l’utilitarisme : tout moyen proprement dit se reconnaît à ce qu’il concourt à cette fin : « une utilisation », écrit Bentham dans sa « Logique », « est ou bien une modification de la fin universelle, c’est-à-dire le bien-être, ou bien une fin subordonnée, c’est-à-dire un moyen susceptible d’être employé à contribuer à la même fin universelle »[44]. L’immense discours de Bentham, créateur de dispositifs innombrables, veut donc n’avoir qu’une référence définitive, le maximum de bonheur du maximum d’êtres humains. Mais ce qui agit, effectivement, dans ce discours, c’est une formule plus brève, qu’on peut dériver de la première.

Le maximum

Le maximum tout court. C’est-à-dire l’utile pour l’utile : n’est-ce pas la loi que nous avons vue, tout du long, régner sur les constructions benthamiennes ? Tout doit être utile, se rapporter à autre chose que soi, servir. Rien n’a titre à l’existence que ce qui est relatif à autre chose, c’est-à-dire que ce qui fonctionne. Et ce fonctionnement donc n’a pas de principe d’arrêt. Il s’étend nécessairement. Il s’empare de tout donné et le transforme. Il englobe la terre entière. Et s’il a l’humanité pour « fin », c’est au sens de limite, de frontière – extrinsèque, puisque, de lui-même, il irait au-delà. Le paradoxe qui ronge le discours utilitariste, c’est, très simplement, que du relatif par essence – l’utile – il fait son absolu. Bentham s’abrite de ce paradoxe par la Formule. Le fanatisme de l’instrumentalisation s’énonce comme philanthropie maximale. D’un seul coup, sans distinction, les dispositifs sont ordonnés à la fin universelle : tout ce qui sert, frères humains, soyez-en sûrs, vous sert !

La Formule est, pour Bentham, archimédienne : point d’appui à partir de quoi penser tout pensable, critère absolu, qui fait toujours la décision, si bien qu’il ne saurait jamais y avoir, dans le monde benthamien, d’incertitude. Tout énoncé qui figure dans le discours utilitariste est en droit subordonné à la Formule. Mais la Formule elle-même, principe de toute validation, est l’énoncé autonome, accomplissant sa propre position, indémontrable : « [le principe d’utilité] est-il susceptible d’aucune preuve directe ? Il ne semble pas : car ce qui est employé à prouver toutes les autres choses ne peut pas soi-même être prouvé : une chaîne de preuves doit avoir son commencement quelque part »[45].

Seulement, s’il échappe à toute démonstration, il ne tombe pas davantage sous le coup d’aucune réfutation : parce qu’il embrasse le Tout, il faudrait se placer hors du Tout pour le combattre, c’est-à-dire en nul lieu pensable : « Est-il possible pour un homme de mouvoir la terre ? Oui, mais il doit d’abord trouver une autre terre où se tenir »[46]. Englobante, la Formule comme la surface entière de l’univers du discours ; si on la conteste, c’est encore, de façon inaperçue, en son nom. Son empire n’a pas d’extérieur.

Toutes les contestations de la Formule peuvent être regroupées sous deux titres :

– le principe d’ascétisme, qui n’est rien d’autre que l’envers de la Formule, enseignant à préférer le néfaste à l’utile ; ce qui le réfute, c’est son inconsistance : « [il] n’a jamais été suivi jusqu’au bout par aucune créature vivante, et ne pourra jamais l’être »[47].

– le principe de la sympathie, rubrique dans laquelle Bentham fourre, pêle-mêle, tout critère fondé sur l’estimation personnelle du bien et du mal, que ce soit au nom du sens moral, du sens commun, de l’entendement, de la loi de la nature, de la justice naturelle, etc. ; c’est en vérité du caprice faire principe, « ce n’est pas tant un principe positif en soi-même, qu’un terme employé pour signifier la négation de tout principe »[48].

Seule la Formule donne une assise légitime à la communauté humaine, puisqu’elle la constitue comme sa référence ultime, puisqu’elle fonde le calcul objectif des choix rationnels. Il n’y a entre les hommes de querelles qu’au nom de l’utile, et Bentham se fait fort d’expliciter, chez tout adversaire, un appel dissimulé au principe même qu’il croit pourfendre. Les divergences n’ont lieu qu’entre des interprétations de l’utile, entre des comptes justes et des comptes faux, ou entre des comptes partiels et le compte universel. Bentham est celui qui prend en compte l’ensemble des êtres humains, et calcule pour l’humanité.

Il s’ensuit évidemment que l’inscription de « J. B. » dans son système n’est pas contingente, que sa personne est nécessairement impliquée dans la théorie – car il faut bien qu’il existe un homme au moins chez qui l’utilité personnelle se confonde sans reste avec l’utilité universelle – exception analogue, au sein de l’humanité, à celle de la Formule dans l’ensemble des démonstrations.

En cela, on peut dire que Bentham est incompréhensible à lui-même.

Deux maîtres

À quoi bon énumérer ici, à l’instar de Bentham, les plaisirs et les peines ? Dans l’« Introduction aux principes de la morale et de la législation »[49], il distingue, des premiers, quatorze espèces principales, des secondes douze ; à quoi s’ajoutent subdivisions et combinaisons. D’autres ouvrages présentent des listes légèrement modifiées – vocables changés, espèces regroupées. Par exemple, la nomenclature établie dans « Les ressorts de l’action »[50] baptise « plaisir de la lunette d’approche » (« spying-glass ») le « plaisir de la curiosité », ou encore « plaisir de l’oreille » le contraire de la « peine du travail »…

Peu importe – puisque ses « espèces » ne différencient pas le plaisir, ni les siennes la douleur. Toutes les espèces sont homogènes, le « plaisir de l’odorat » et celui de la « réputation », le « plaisir du sens sexuel » et celui de « l’habileté ». Et l’homogénéité s’étend à la différence même du plaisir et de la douleur ; puisqu’ils sont l’un à l’autre comme le positif au négatif. Dès lors, pour qu’un calcul soit possible, il suffit de poser que le plaisir et la douleur viennent en unités discrètes, c’est-à-dire ne coulent pas comme des flux, mais s’articulent comme des chaînes. La sensibilité est d’entrée de jeu découpée ; on peut donc dire : un plaisir, une douleur, pour qualifier une quantité positive ou négative ; c’est une monnaie sensible, dont les valeurs s’estiment et se comparent.

On peut passer très vite sur les six critères qui individualisent un plaisir ou une douleur, et en permettent l’évaluation : intensité, durée, certitude, proximité, fécondité (tendance à être suivi par une sensation du même type), pureté (tendance à n’être pas suivi par une sensation opposée) ; si la sensation concerne plusieurs personnes à la fois, on ajoutera l’extension. On peut passer très vite, parce que le calcul est seulement régulateur : « on ne doit pas attendre que ce processus d’évaluation puisse être appliqué à chaque jugement moral, ou à chaque opération législative ou juridique. Il doit néanmoins être toujours gardé en vue : et, selon que le processus effectivement suivi en ces occasions s’en approche plus ou moins, ce processus a plus ou moins le caractère d’un processus exact »[51].

Le calcul des plaisirs, qui vaut à Bentham le plus clair de sa célébrité, est le postulat nécessaire à la rationalisation de la politique. C’est l’instrument du juge, non pas du psychologue. C’est le symbole d’une justice parfaite, qui saurait mesurer les dommages et les réparations. La machine à calculer le plaisir et la douleur, à laquelle les commentateurs de Bentham out voulu s’intéresser pour elle-même, comme si elle pouvait fonctionner le moins du monde, n’est que le moyen idéal de la maîtrise absolue des individus et des communautés. Son secret, la première phase de l’« Introduction » le livre : « La Nature a placé l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir ».

Ce qui, dans l’homme benthamien, est originaire, c’est l’assujettissement. Le calcul des plaisirs commente un énoncé unique : l’homme est soumis ; il est gouvernable ; il est, de nature, dénaturable par la sensibilité ; il suffit, pour le mener, de tenir en main les leviers qui activent ses ressorts ; recherchant le plaisir, fuyant la peine, il est une machine élémentaire, livrée par la Nature au pouvoir des dispensateurs du bonheur.

Si l’humanité est serve de deux maîtres, elle sera par conséquent serve de qui se fera maître de ses maîtres. Et, dans le « Panopticon », nous l’avons vu, sur les reclus c’est comme des chiens que Bentham lâche le plaisir et la douleur.

Tout est possible

La Nature, dans la théorie utilitariste, n’est rien d’autre que ceci : ce qui met à la disposition des maîtres le plaisir et la douleur, pour dresser et conduire les hommes. La Nature ici ne dit rien, ne délivre aucune norme, n’institue aucune référence, n’impose aucune limite : elle engendre une humanité indéfiniment plastique.

À parcourir toute l’œuvre benthamienne, on ne trouverait à cette malléabilité universelle que deux réserves. D’une part, ressentir, l’homme ne le peut à l’infini ; d’abord, parce que sa vie est limitée ; ensuite, parce qu’un plaisir trop intense se tourne en douleur, une douleur trop intense s’achève en évanouissement. D’autre part, une différence irréductible individualise chaque corps et chaque esprit ; il y a « a radical frame of body » comme « a radical frame of mind » ; cette contexture originaire est inchangeable. Ce n’est pas là resserrer dans des bornes étroites le champ des mutations.

À cela près, l’optimisme benthamien profère un « tout est possible » qui livre l’avenir au déchaînement des puissances de l’utile.

Le premier livre publié par Bentham est consacré à réfuter point par point l’introduction des « Commentaires » de Blackstone sur la loi anglaise[52]. En fait, il est tout entier écrit pour avancer cette thèse reprise par Hume : il n’y a pas, il ne saurait y avoir de contrat originaire, ni de droit naturel.

Il fallait en effet que la Nature se tût pour que l’utile règne sans partage. Les lois ne reprennent aucun discours antérieur déposé à l’origine par la Nature ou par Dieu ; on ne peut dire qu’elles s’en écartent, on ne peut les y ramener. Les lois ne sont qu’un dispositif de langage, maîtrisant au nom de l’utile le plaisir et la douleur.

« Ex nihilo »

Imaginer une loi naturelle, régler la loi positive sur des droits et des devoirs qui lui préexisteraient, c’est supposer des énoncés sans énonciation – sauf à référer celle-ci à un providentiel émetteur divin. S’il n’y a pas de Nature législatrice, si l’utile est seule instance de légitimation, alors c’est de la loi, de son énonciation effective, humaine, c’est-à-dire d’un acte de langage, que naissent les droits et les devoirs. La législation est de part en part phénomène de discours – effet de discours.

Comment le langage pourrait-il ne pas reproduire un modèle, mais créer des entités qui ne tiendraient leur être que de lui seul ? Cette création, Herbert Spencer, par exemple, la déclare incompréhensible[53]. Qui, demande-t-il, peut produire quelque chose à partir de rien ? Ce serait là un effet qu’on ne reconnaît qu’à l’omnipotence divine, et encore, ajoute-t-il, nombreux sont ceux qui se refusent à le lui accorder.

L’« ex nihilo » de la loi fait sans doute un problème, incontournable pour l’utilitariste dès lors qu’il forclôt toute garantie naturelle ou divine. Bentham l’assume dans sa théorie des fictions. Ce n’est pas une œuvre, mais un thème de l’œuvre, assez perdu dans ses marges pour que ni James Mill, ni Stuart Mill, ni Bowring et Dumont les éditeurs, ne l’aient isolé comme tel. C. K. Ogden fut le premier à rassembler en volume les textes épars[54].

Impossible de s’exprimer sans supposer l’existence de certains des éléments que le discours véhicule. C’est-à-dire : pas de discours, qui ne reconnaisse des entités. On ne peut s’exprimer sans se référer à. À cette fonction sont préposés les substantifs.

Or, la nature de ces entités supposées existantes n’est pas univoque. La perception servira de premier principe de discrimination : il y a des entités dont directement les sens témoignent – ce sont des corps –, et il y a celles dont seul vous persuade un raisonnement – les incorporels, l’âme en tant que telle, on encore Dieu, que personne n’a jamais vu, rappelle Bentham, selon la formule de l’apôtre. Le perceptible s’oppose ainsi à l’inférentiel, comme ce dont la connaissance est immédiate à ce dont la connaissance est médiate. Cependant, qu’elles soient sensibles ou qu’elles soient déduites, j’entends bien, en nommant ces entités, qu’elles existent dans la réalité, et que le substantif se soutient d’un substantiel.

C’est là qu’une seconde dichotomie se trace : entre le réel et l’irréel. Le langage abrite en effet des substantifs sans substances. Il y a plus de noms que de choses. Le discours est excessif, pléthorique ; il permet de parler de ce qui n’existe pas comme si cela existait. Cette constatation simple, traditionnelle dans la philosophie anglaise depuis Hobbes et Locke, motive l’analyse linguistique : ne pas prendre les mots pour les choses, mesurer le discours à la réalité, réduire l’écart, établir une douane langagière, refouler les vocables de contrebande, forclore l’irréel.

Seulement, argumente Bentham, l’irréel n’est pas homogène. Dans sa sphère, il faut encore distinguer entre le fabuleux et le fictif. Si j’affirme que dans telle maison de telle rue de telle ville loge un démon cornu et fourchu, et que l’observation me démente, je n’ai créé qu’une fable, décrivant comme réelle une entité qui n’existait pas : une « non-entité », un néant. Il est d’autres entités, qui n’existent pas davantage, mais que les exigences propres à la forme grammaticale du discours me contraignent de nommer, d’évoquer, de rendre présentes dans l’expression, alors même qu’« en vérité et réalité » je n’entends pas leur attribuer l’existence. S’il y a la fable, elle est nécessaire. Elle n’est pas de mon fait ; c’est l’affabulation du discours comme tel : je ne peux m’exprimer sans substantiver, c’est-à-dire sans produire des entités irréelles, mais indispensables, auxquelles Bentham réserve le nom de fictions.

Les fictions sont nécessaires au langage : « Aussi longtemps que le langage sera en usage parmi les êtres humains, on ne pourra s’en passer »[55]. Inversement, elles ne tirent leur être que de l’énonciation, elles n’ont pas d’existence séparée – leur supposer des corrélats réels, c’est les transformer en fables : « c’est au langage – au langage seul – que les entités fictives doivent leur existence ; leur existence impossible, et pourtant indispensable »[56]. Il y a donc des êtres de langage, dont le discours fait toute l’étoffe.

Cependant, comme d’une entité fictive on ne peut parler que « comme si elle était réelle »[57], une dérive intérieure entraîne l’expression, une puissance maligne, fallacieuse – celle de la grammaire – la travaille, par quoi le fictif se confond incessamment avec le fabuleux ; parler engendre une croyance, et comme une superstition, qui est qu’à tout mot correspond une chose. On devra donc dépister les fictions. Mais comment les saisir ? Elles ne se laissent pas définir « par le genre et l’espèce », elles ne sont ni subsumées, ni subsumantes. C’est par conséquent la paraphrase seulement qui les circonscrit. On retraduira les fictions : « toute proposition ayant une fiction pour sujet peut être traduite en une proposition ayant une entité réelle pour tel »[58]. Une proposition qui porte sur une fiction est emblématique : elle présente une image ; la paraphraser, c’est référer l’image à un être corporel. En ce sens, la fiction benthamienne est ce que la logistique nommera un symbole vide ou incomplet – en témoigne le nom que forge Bentham pour désigner la paraphrase de fiction : « phraseopleorisis » – remplissage de phrase.

Est-ce à dire que Bentham a pour idéal le remplissage intégral du discours, la réduction des entités fictives ? Il suffit de se souvenir qu’il n’y a pas de langage sans fictions. L’utilitarisme n’est pas un nominalisme : il ne s’agit pas de chasser les fictions, mais de les maîtriser, parce que les fictions agissent.

C’est là que se découvre le but de la « théorie des fictions », qui n’est pas une investigation linguistique désintéressée : c’est une théorie de la législation, du langage comme pouvoir de législation. Les entités fictives mobilisent les entités réelles, les distribuent, les organisent : parler c’est légiférer, c’est-à-dire faire agir des choses qui n’existent pas.

Toutes les entités juridiques sont des entités fictives, droits, devoirs, pouvoirs. La loi naturelle est une fable ; toute loi est être de langage qui met en jeu deux entités réelles : le plaisir, la douleur, qui sont l’unique référence du discours juridique dans son ensemble. Une loi n’est qu’un dispositif langagier qui associe artificiellement des actions et des effets sensibles, selon la formule : telle action provoquera telle souffrance, ou tel bonheur.

Pannomion

Le droit est « un de ces objets dont l’existence est feinte pour les besoins du discours par une fiction si nécessaire que sans elle, le discours humain ne pourrait exister »[59]. Il en va de même des autres entités mises en jeu dans le discours juridique : délit, devoir, pouvoir. Ces entités sont, si l’on veut, simultanées, exactement corrélatives, réciproquement traductibles, substituables. Si on ignore leur nature de fictions, on est au rouet : « un droit est un pouvoir, ou un pouvoir est un droit – et ainsi de suite, déplaçant le poids de la définition, en avant et en arrière, d’un mot à l’autre »[60]. En portant à sa limite la théorie benthamienne, on pourrait soutenir qu’il n’y a qu’une seule entité juridique et que les lois se rapportent à un objet unique, qu’elles commentent, font varier, traduisent, divisent et répartissent. Cet objet unique est la souffrance.

Souffrance et plaisir, mais souffrance d’abord. La loi est promesse de souffrance, plutôt que de récompenses : « […] par la récompense seule, il est certain qu’aucune part effective [du travail gouvernemental] ne pourrait jamais se poursuivre, ne serait-ce qu’une demi-heure »[61]. La douleur, en effet, est plus sûre que le plaisir, (moins dépendante des circonstances, susceptible de plus d’étendue, ses sources sont innombrables – le corps s’offre là tout entier, on l’a vu) et c’est la peur qui est « l’instrument nécessaire, le seul applicable aux buts de la société »[62]. Par conséquent, de toutes les fictions juridiques, c’est en définitive le délit qui est la fiction fondamentale, parce que la plus proche du châtiment.

De même, les codes sont convertibles : le discours législatif peut être récité dans le langage pénal comme dans le langage civil. Mais, s’il faut choisir un ordre, c’est le code pénal qui a le pas sur le civil. Le code civil, en effet, crée les droits et les devoirs, tandis que le code pénal crée les délits et les châtiments – et, par là, enveloppe implicitement le premier. Le code pénal est le code fondamental, c’est dans ce discours que « le législateur se manifeste à chaque individu ; il permet, il ordonne, il interdit ; il trace à chacun les règles de sa conduite ; il use du langage d’un père et d’un maître »[63].

Reste que le discours qui légifère est un, et que c’est seulement par commodité qu’on le divise en codes. La « théorie des fictions » débouche donc sur un code universel et intégral – toutes les lois rassemblées, assemblées, unifiées, harmonisées sous un même principe, chacune complète, individualisée, numérotée, rédigées en une algèbre univoque – accomplissant « la projection de la sphère des lois de telle sorte que toutes ses parties puissent être vues d’un seul coup » – le Pannomion – le grand code panoptique[64].

Le législateur panoptique est un linguiste. Qu’est-ce qu’une loi ? – sinon la déclaration d’une volonté, habillée d’un signe extérieur. Le maître, dit Bentham, fait la loi sur son valet, le père sur son enfant, l’homme sur la femme. Les lois qui forment les codes ne se distinguent que par leur émetteur, soit le souverain – qui se définit simplement d’être l’instance en position d’être obéie dans un État. Occasion nouvelle de classer : cette instance délègue ses pouvoirs ou bien les divise, les concentre ; l’émission légiférante suit des parcours plus ou moins allongés ; chaque énoncé de loi est démontable : qui énonce ? À quoi s’applique l’énoncé ? De quelles manières ? Quels motifs mobilise-t-il ? Comment s’exprime-t-il ? etc.[65] Ici, chaque mot compte. C’est pourquoi Bentham rédige la « Nomographie », linguistique et stylistique législatives[66].

Le législateur est un logicien – au sens benthamien : la science des moyens à employer pour atteindre des fins[67] –, c’est-à-dire un mécanicien des égoïsmes. La fiction législative ajuste les intérêts et les fait concourir aux mêmes fins. Elle assure par le biais de la peur la connexion du devoir et de l’intérêt. Le législateur est donc un psychologue. Dans son grand dispositif, il convoque tous les savoirs et toutes les populations, et ne les restitue qu’après les avoir broyés.

Un style

Le style nomographique, Bentham ne le réserve pas à la législation, mais l’étend à son œuvre entière. C’est qu’il faut que, dans le discours, tout soit à sa place ; d’où s’ensuit que l’écriture doit accomplir sans cesse sa propre analyse. Il faut diviser – « le processus de subdivision ne saurait être poussé trop loin »[68] –, jusqu’à atteindre les atomes de sens, les unités de pensée. Il faut numéroter, afin de n’égarer aucune partie, et il faut dénommer, afin d’individualiser : tout élément, tout assemblage d’éléments doit avoir un nom. Ainsi chaque signification, comme le prisonnier dans sa cellule, sera captif d’un mot – adéquation, transparence, du signifiant et du signifié. Écrire est désambiguer – l’expression est de Bentham. Aux verbes, préférer les substantifs[69] : on débusque par là les suppositions existentielles ; au lieu de dire qu’on applique un règlement, dites qu’on en fait une application, et vous révélez une entité dissimulée par le verbe, une entité dont vous pourrez faire varier l’extension et la compréhension, et vous pourrez à son tour la diviser en catégories que vous numéroterez et dénommerez, classerez par ordre de préférence, variable selon les cas – cas qui, eux-mêmes, feront l’objet d’une numérotation, d’un classement, etc. Dès lors, vous écrirez un discours plat, sans profondeur, sans épaisseur sémantique, l’écriture de Bentham, qui veut être « algébrique ». Mais observons seulement les effets de cet idéal de désambiguation absolue : le voilà contraint de reprendre indéfiniment ses classements, de brancher sur eux d’autres classements qui se chevauchent et se brouillent, d’allonger sans mesure ses phrases, les divisant, les détaillant, dépliant toute ellipse, intolérant à l’allusion, chaque proposition mangée par les incises qui croissent sous chaque mot, les enveloppant, proliférant si vite qu’il n’a plus le temps de les reporter sur des listes nouvelles, et il abandonne son manuscrit, et reprend la question à zéro, se promettant cette fois de ne rien laisser dans l’ombre, dans l’équivoque, mais celle-ci, à mesure qu’il la chasse, se reforme derrière lui, il ajoute une note, la note devient chapitre, le chapitre s’enfle, c’est un livre, mais inachevé encore, il faut le reprendre… « Go on » (en avant ! continue), c’est le dernier mot d’un manuscrit sur les fictions, abandonné[70]. Et c’est ainsi que Bentham, infatigable, n’a pas cessé d’écrire – d’écrire, lui le théoricien de la transparence, promoteur du style désambigué, et, si l’on peut dire, panoptique, d’écrire des textes illisibles, dont la plupart ne virent le jour qu’édités par d’autres : Dumont, James Mill, John Stuart Mill, Francis Place, Bowring… Ajoutons qu’il prônait les vertus de la brièveté – « plus courte est la phrase », lisons-nous dans la Nomographie, « meilleure elle est » – et théorisait l’art des abréviations. Panopticien opaque.


Février 1973.

* Ce texte est initialement paru dans Ornicar ?, n° 3, mai 1975, p. 3-36. Les références données par l’auteur se trouvent dans une édition des Œuvres complètes de Bentham conservée à la bibliothèque de L’École normale supérieure. On les trouve maintenant dans la version établie par John Bowring sur internet. Publié avec l’aimable autorisation de Jacques-Alain Miller. Texte non revu par l’auteur.

Édition : Alice Delarue et Philippe Hellebois.

[1] Panopticon, W. III, lettre 5, p. 44.

[2] W. III, lettre 6, p. 45.

[3] W. XXI, p. 96 (note).

[4] W. III, p. 41-42.

[5] W. III, p. 142.

[6] W. XX, p. 585.

[7] W. XVI, p. 397.

[8] W. XVI, p. 428.

[9] Panopticon, W. III, p. 133.

[10] Panopticon versus New South Wales, W. III, p. 174.

[11] Poor law, W. XVI, p. 389.

[12] Principles of penal law, W. II, p. 431.

[13] Principles of penal law, W, II, p. 431.

[14] Introduction to the principles of morals and legislation, chap. XIII, p. 281.

[15] Principles of penal law, W. II, p. 414.

[16] Id., p. 396.

[17] Principles of penal law, W. II, p. 415.

[18] Id., W. II, p. 398.

[19] W. II, p. 407-408.

[20] W. II, p. 407.

[21] W. II, p. 408.

[22] W. II, p. 424.

[23] W. II, p. 431.

[24] The rationale of evidence, W. XII, p. 321. Et aussi, dans les Principles, W. II, p. 557 : « Parlez aux yeux, si vous voulez toucher le cœur ».

[25] Situation and relief of the poor, W. XVI, p. 361.

[26] Outline of a work intitled pauper management improved, W. XVI, p. 369.

[27] Tracts on poor law, W. XVI, p. 401.

[28] Panopticon, W. III, p. 138.

[29] Principles of penal law, W. II, p. 557.

[30] Pauper management, W. XVI, p. 389.

[31] Panopticon, W. III, p. 156.

[32] Correspondance, W. XX, p. 414.

[33] The rationale of judicial evidence, W. XIII, p. 212.

[34] Pauper management, W. XVI, p. 389.

[35] Of laws, chap. XIII, p. 312.

[36] Of laws, chap. XIII, p. 312.

[37] Principles of penal law, W. II, p. 556.

[38] Voir parmi d’autres textes, Logic, W. XV, p. 240.

[39] Voir, parmi d’autres textes, Logic, W. XV, p. 261.

[40] W. XI, p. 71.

[41] W. XIX, p. 142. Cette phrase vient du Commonplace Book que Bentham tenait vers l’année 1784. En 1822, il cite seulement Priestley (W. XIX, p. 79).

[42] Inquiry into the original of on ideas of beauty and virtue, p. 177, 2 éd. 1726.

[43] Introduction to the principles of morales and legislation, p. 126.

[44] W. XV, p. 231.

[45] Introduction to the principles of morals and legislation, p. 128.

[46] Id., p. 129.

[47] Id., p. 136.

[48] Id., p. 140.

[49] p. 155-163.

[50] Table of the Springs of action, W. I.

[51] Introduction…, p. 153.

Manuscrits de l’University College de Londres, boîte 14, cité par C. W. Everett, The education of J. Bentham.

[52] A fragment on government.

[53] The great political superstitions, in The Man versus the State, p. 163.

[54] Nous citons les écrits touchant aux fictions d’après l’édition Ogden, Bentham’s theory of fictions, Londres, 1932. La plupart des textes viennent des volumes III, IV, IX et XV de l’édition Bowring. Ogden a également puisé dans ces manuscrits qu’Élie Halévy tenait pour « longs et inutiles » (L’évolution de la doctrine utilitaire, p. 357).

[55] Id., p. 17.

[56] Id., p. 15.

[57] Id., p. 13.

[58] Id., p. 86.

[59] W. IX, p. 218.

[60] Panopticon verous New South Wales, W. III, p. 594.

[61] Of laws, p. 135.

[62] Leading principles for a constitutional code, W. VII, p. 208.

[63] View of a complete code of laws, W. IX, p. 161.

[64] Id., p. 205. Le nom de Pannomion pour désigner le code intégral est employé dans les Pannomial fragments, W. IX, p. 211-230.

[65] Ce minutieux démontage fait l’objet du traité Of laws.

[66] Nomography, W. IX, p. 231-283.

[67] Voir la Logic, W. XV, p. 219.

[68] Nomography, W. IX, p. 267.

[69] Language, W. XV, p. 315.

[70] W. IX, p. 295. L’ouvrage sorti d’une note est Of laws, qui poussa sur l’Introduction to the principles of morals and legislation.