Psychiatrie
  • 5 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Meynert et le délire d’observation, par François Sauvagnat
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Theodor Meynert et le délire d’observation : un phénomène de corps ?

Le nom de Theodor Meynert (1833-1892) est resté attaché à la notion d’une forme particulière, réputée purement visuelle, de la paranoïa, à une époque où les techniques visuelles prenaient un nouvel envol avec l’invention du cinéma. Mais comme il arrive souvent, la dénomination du syndrome n’est pas de lui, elle lui a seulement été imputée après coup ; on ne trouve dans ses textes que « Beachtungswahn » (littéralement, « délire d’attention »), et on lui prêtera par la suite l’expression, il est vrai plus frappante, de « Beobachtungswahn » (délire d’observation). Freud en témoigne par exemple lorsqu’il le cite dans Pour introduire le narcissisme, et en tient compte dans d’autres travaux comme je vais le montrer.

Organiciste strict, titulaire de la chaire de psychiatrie à Vienne à la fin du XIXe siècle, Meynert exigeait de faire correspondre (fût-ce au prix de l’accusation de « mythologie cérébrale » qui lui a ultérieurement été décochée) chaque trouble psychiatrique à un dysfonctionnement organique. Pour lui, la paranoïa fait partie des troubles de l’« alimentation sanguine » provoquant un état d’excitation subcorticale ; ce qui, créant une « faiblesse localisée » détermine une folie partielle (partielle Wahnsinn) pouvant s’exprimer selon trois modalités : Beachtungswahn, Verfolgungswahn, Grössenwahn (délire d’attention, délire de persécution, mégalomanie), formes qui se distinguent des pathologies hypocondriaques et hystériques (l’hystérie, à la mode allemande, étant juxtaposée aux psychoses et présentée comme un mode d’entrée fréquent), mais peuvent également se combiner à elles.

Un délire d’observation d’emblée

Dans ses leçons cliniques (Klinische Vorlesungen, 1890[1]), il décrit ainsi le cas Moritz Fried, un voyageur de commerce chez qui un délire d’observation initial s’est vite transformé en mégalomanie. Début février, il se plaint au procureur qu’on le surveille de partout de façon illégale ; admis à la clinique psychiatrique de Vienne, il explique qu’il a maigri et souffre de troubles de la digestion ; il admet avec réticence être « observé par des équipes de surveillance embauchées en Allemagne depuis début mars » ; il a « à moitié vu » dans le logement d’en face des hommes et des femmes qui le surveillaient, sans avoir la moindre idée de la raison ; si cela venait à se savoir, il craignait que ça soit mauvais pour les affaires. Quand il se réveillait la nuit, il avait le sentiment d’être surveillé, et depuis son arrivée à Vienne, il remarque des signes de surveillance, mais pas très précis (nicht genau bestimmbaren Anzeichen). Au café, il a remarqué qu’on parle de lui quand il entre, et que les garçons lui avaient apporté « de façon symbolique » d’autres journaux que ceux qu’il avait demandés. Quand on lui représente qu’il se trompe, il semble se rendre compte de sa maladie ; des parents, minimisant ses troubles, voulaient le faire sortir. Mais Meynert se méfie : « J’eus l’impression, déclare-t-il que cette prétendue prise de conscience n’était que dissimulation ; pour m’en assurer je lui dis qu’il y avait des observateurs cachés derrière la fenêtre ; il acquiesça immédiatement. Un signe de la maladie est toute la maladie. » En effet, progressivement, le patient passe de la dissimulation à des thèmes mégalomanes franchement et même bruyamment exprimés ; fin mai, il explique que l’Empereur l’a nommé gestionnaire de l’hôpital ; si on s’adresse à lui, il exige que l’on pose toute question à l’administration supérieure ; et finalement déclare qu’il est le propriétaire de l’hôpital, etc.

Bref, ce cas correspond, explique Meynert, à ce qu’Otto Snell[2] – inspiré par la pazzia selon Chiarugi[3] – a appelé Wahnsinn, et dont la caractéristique essentielle repose sur des idées de persécution avec mégalomanie. Entre les mois de mars et juin, le patient est passé successivement du sentiment d’être l’objet d’une attention incompréhensible à celui d’une persécution hostile, et finalement l’attention dont il se sent l’objet s’explique par la mégalomanie. Mais son sentiment de persécution n’est pas une affaire « cognitive », il ne vient pas de la conscience d’avoir commis une faute, sa mégalomanie ne vient pas d’un sentiment d’élation et ne s’accompagne pas d’euphorie. Il a des hallucinations, mais le tableau complet de la paranoïa peut très bien ne pas inclure ces dernières. Elles ne sont pas les bases nécessaires de sa fabulation ; avant tout, il n’y a jamais eu de confusion verbale, ni de phase aiguë dans sa maladie, on constate l’apparition et installation à la fois brutale et progressive de séries de phénomènes. On est devant quelque chose de différent de la mélancolie, de la manie ou de la confusion.

La base hypocondriaque de la paranoïa

Meynert, qui écrit peu de temps avant la restriction proposée par Cramer (1892) de ce diagnostic en s’appuyant sur le modèle de Neisser, concède qu’il existe plusieurs formes de paranoïa. Mais le cas présenté permet de mettre en évidence « une pathologie générale, le mécanisme du symptôme et ses articulations », qui seront confirmés par une dizaine d’autres observations. Les choses, estime-t-il, « seraient facilitées si on pouvait avoir des précisions plus détaillées sur les sensations de dérangements gastriques qu’évoque le patient, mais cette observation ne le permet pas ». Il n’existe pas de « représentations fortes » qui puissent donner une direction à la suite des idées ; il n’existe que des représentations de but (Zielvorstellungen) en ce sens que tout est centré sur la personne du sujet, « tua res agitur » ; c’est le « moi primaire » (l’expression vient des théories de Griesinger) qui constitue la représentation la plus intense de la paranoïa. Ce basculement du patient vers un fonctionnement « primaire » et « primitif » est, suggère Meynert, déterminé par la panique causée par des sensations hypocondriaques incontrôlables. Ceci serait tout à fait compréhensible au sens d’une explication « cérébrale » s’il se passait la même chose que dans l’hypocondrie initiale décrite par Benedict Morel, où selon Wernicke, se produit une hypersensibilité, une hyperesthésie subcorticale qui détermine une élévation des sensations corporelles.

Morel, Westphal ont justement proposé une explication hypocondriaque de la Verrücktheit. Le pas de Meynert consiste à y rajouter ses « explications cérébrales» : c’est une « excitation subcorticale bulbaire » (zone du cerveau qu’il connaissait particulièrement bien : c’est lui qui a donné son nom au « noyau bulbaire », nucleus basalis) qui provoque les sensations hypocondriaques déterminantes, provoquant un « renforcement du « moi primaire », un sentiment de désignation de soi vient marquer de façon pathologique ses perceptions et leur imprimer un sens absolu, où tout hasard est banni : « si quelqu’un regarde le patient, c’est avec une intention spéciale ; si on ne le regarde pas, cette intention est tout de même là » (Wird der Kranke angeblickt, so ist es durch Absicht, die auf ihn zielt, bedeutungsvoll, aber auch das Nichtanblicken ist es).

Pour Meynert, les choses sont claires : c’est un mécanisme d’excitation subcortical (qui se serait en quelque sorte réverbéré sur le fonctionnement gastrique dans le premier cas qu’il présente) qui plonge le patient au départ dans un vécu hypocondriaque mobilisant les mécanismes délirants du « moi primaire » : perte des limites, panique, sentiment d’être influencé par autrui, anthropomorphisation des vécus, dont le premier signe est, précisément cette « certitude de provoquer l’attention d’autrui».

Freud et le « cas de paranoïa en contradiction » : de la « projection d’un battement clitoridien » au cliché photographique

Que Freud ait rejeté (en jetant au panier ce que nous appelons son « Esquisse d’une psychologie scientifique ») la mythologie cérébrale, du même geste qui lui faisait rejeter la théorie de la dégénérescence (lancée par Bénédict Morel) est bien connu, et du reste on sait à quel point les contacts entre Freud et la psychiatrie universitaire ont pu être désagréables ; ce qui l’est moins est ce qui se maintient, plus discrètement, de Meynert à Freud son élève.

Prenons par exemple le fameux « Cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique »[4]. Freud reconstitue le déclenchement du délire d’observation manifesté par cette patiente. Celle-ci, s’extirpant difficilement de l’orbite maternelle pour rejoindre un admirateur dans sa garçonnière, élabore en peu de temps un délire d’observation, à partir du moment où son prétendant rencontre une supérieure hiérarchique qu’elle identifie à sa mère. Mais comment se déclenche l’épisode délirant ? Elle dit avoir été effrayée par « un bruit inattendu, battement ou choc léger. Cela provenait du côté du bureau qui se trouvait juste devant la fenêtre. L’espace entre la table et la fenêtre était occupé en partie par un lourd rideau ». « Lorsqu’elle quitta la maison, elle rencontra encore, dans l’escalier, deux hommes qui, à sa vue, se chuchotèrent quelque chose. Un des deux inconnus portait un objet enveloppé, qui pouvait sembler un coffret. Cette rencontre la préoccupa. Tout en rentrant chez elle, elle se forgea l’idée que ce coffret pourrait bien être un appareil photographique, l’homme qui le portait un photographe qui, durant sa présence dans la chambre, se tenait caché derrière le rideau, et le coup léger qu’elle avait entendu, le bruit du déclic quand l’homme, ayant trouvé la situation particulièrement intéressante, avait voulu en fixer l’image. »

Freud explique qu’il ne croit pas « que la pendulette ait fait un bruit, ni qu’il y ait eu même de bruit à percevoir. La situation dans laquelle se trouvait la demoiselle justifiait une sensation d’élancement au clitoris. C’est ce qu’elle a projeté par la suite sous forme de perception d’un objet extérieur ». Par rapport aux thèses de Meynert, Freud ajoute deux choses : l’excitation corporelle est érotique, et non pas simplement hypocondriaque, et d’autre part elle est projetée dans un cadre symbolique qu’il qualifie d’homosexuel.

Comment ne pas lire ici un hommage secret à ce qui, dans l’œuvre quelque peu rebutante de Meynert, s’exprimait d’intérêt pour les phénomènes de corps ?


[1] Meynert T., Klinische Vorlesungen auf wissenschaflischen Grundlagen, für Studierende und Aerzte, Juristen und Psychologen, Wien, Braumüller, 1890, p. 141 & sq.

[2] Cf. Snell O., Grundzüge der Irrenpflege für Studirente und Aerzte, Berlin, Georg Reimer, 1897.

[3] Chiarugi V., «Abhandlung über den Wahnsinn überhaupt und insbesondere», III Theil, Nosologie des Wahnsinns, 1795 (traduction de Della pazzia in genere ed in specie, 1793-94).

[4] Freud S., « Un cas de Paranoïa qui contredisait la théorie psychanalytique de cette affection » (1915), Revue française de psychanalyse, tome XLVI, 1/1982, p. 5-14.