Psychiatrie
  • 5 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Surveiller sans punir, par Gustavo Freda
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Le « dialogue » entre les consommateurs de drogues les plus récalcitrants et les politiques de réduction des risques les plus modernes donne des situations très intéressantes pour l’œil du psychanalyste. Enquêtons sur le phénomène des salles d’injections surveillées, aussi nommées salles de consommation à moindre risque (SCMR) ou centres d’injection supervisés (CIS).

Il s’agit d’un service qui propose une prise de produit dans des bonnes conditions d’hygiène et sous supervision de personnel de santé. Il vise la réduction des risques pour les concernés et la pacification des lieux d’implication pour les riverains (les consommations se font dans la rue, et des seringues usagées traînent par terre). Au nom d’un droit, les associations d’usagers les réclament depuis longtemps ; les responsables politiques résistent – argumentant que les services pour ces malades existent déjà et qu’il ne s’agirait pas, la drogue étant interdite, de créer de zones de non-droit. Après débats, le Sénat a donné son accord pour qu’une salle ouvre prochainement à Paris à titre expérimental, pour une période de six ans.

Nous ne nous concentrerons pas sur le bien ou mal fondé de cette initiative, mais centrerons notre focale sur un point précis du phénomène et en fonction du thème des prochaines Journées de l’ECF : le mot « surveillés » – consommations… surveillées ; injections… surveillées.

Surveiller veut dire ici que quelqu’un observe, regarde, inspecte les comportements de l’injecteur. Il évalue et, si besoin, lui facilite un matériel stérile, le corrige sur les gestes, le conseille sur les risques possibles.

Où est le problème ? Nulle part. Mais où sont les questions ? Nulle part non plus. En voici une.

Comment se fait-il que l’héroïnomane, le junkie, antonomase par excellence de celui qui refusait tout ordre établi, devient, par une bascule énigmatique, objet de surveillance ? Comment celui qui abhorrait la société de consommation, jusqu’à se présenter lui-même comme le rebut de cette dernière, faisant de son propre corps un déchet (junk) et se situant à la marge extrême du système, en vient-il à se trouver au centre du dispositif ? Comment la prise de drogue par injection, scène la plus intolérable, obscène et impossible à regarder, devient, grâce au dispositif offerte, transparente, supportable, banale ?

Comment ? Difficile à comprendre…

Ce qui est certain est que le dispositif en question absorbe la marge, phagocyte la marginalité, récupère le déchet lui-même et les rend propres, hygiéniques, sans risques, vidés de leur danger. Tant mieux pour tous…

Cependant, si la jouissance est métonymie pure, dès lors qu’elle n’est pas entamée par le désir de savoir, elle demandera davantage – et par conséquent la marge demandera davantage aussi. Encore et encore ! Ainsi, les réclamations supplémentaires de consommateurs apparaîtront.

Mais, ici, que réclamer de plus ?

Et bien… le produit ; la drogue elle-même ! Au nom de la limitation du trafic et pour prévenir la délinquance, on demandera à l’État… l’héroïne !

L’État, de son côté, au nom de la démocratie et de la liberté des usagers, et de la réduction de risques et du droit de chacun, et de l’attention à porter aux réclamations multiples et de la paix de riverains, et de l’économie, et des coûts et des profits et de la Santé publique… réfléchira à la question…