Sports
  • 7 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard paralympique, par Françoise Labridy
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Zheng Tao, médaillé d’or du 100 mètres papillon aux J0 de Londres, n’a pas de bras, vous ne connaissez pas son nom, il est champion paralympique.

Que vont nous montrer ces « autres » sportifs  qui ont failli être les oubliés de la fête Olympique ? Ils commencent le 7 septembre, mais certaines délégations n’ont pas touché les subventions nécessaires pour rejoindre Rio, les caisses du Comité d’organisation sont vides. Seules 20 % des places ont été réservées. Un certain nombre des sportifs paralympiques en aurait acheté eux-mêmes pour les redistribuer à des familles brésiliennes.

Véronique Gobi[1], dans une émission de France Culture du vendredi 2 septembre, nous fait requête de venir « poser des milliers d’yeux sur le corps de Zheng Tao et de ses dissemblables ».  Veut-elle ainsi reconstituer une complétude pour suppléer à l’absence de spectateurs ?

Elle veut mettre l’accent sur la particularité des prouesses réelles que réalisent ces femmes et ces hommes. Ce sont plutôt eux qui nous regardent par leur réalisation, par le défi de toutes les règles normées des pratiques sportives à partir d’un corps qui s’est trouvé marqué d’un dysfonctionnement, soit par accident, par contingence de naissance, ou par maladie… Leurs prouesses corporelles sont  des défis constants à la fatalité, à l’intégrité des corps, aux lois de la motricité et à notre imaginaire, qui souvent attribue les performances sportives à la bonne santé et à des corps intègres.

Comment peut-on nager le papillon sans bras ? Comment peut-on jouer au rugby en fauteuil roulant et sans mains ? Le rugby fauteuil est un mélange de hockey, de football américain et de rugby. Pour le grand public, c’est un électrochoc : « Ça s’appelle le murder ball, les joueurs se rendent dedans avec une certaine violence. Ça va décaper au niveau de l’image », nous dit Ryadh Sallem[2] qui a joué avec l’équipe de France, le 18 septembre 2016.

Dans les réalisations hors normes de ces athlètes, quelque chose vient crever la bonne forme de l’image, le jaillissement d’une vitalité débordante qui ne cherche qu’à exister. Le combat qu’ils mènent les dépasse et outrepasse celui de la performance, leur effort constant est nécessaire pour extraire le meilleur de leur incomplétude et leur corps y trouve une beauté insolite qui en impose. Mettez les photos de Zheng Tao à côté de celles de Mikael Phelps et la différence viendra crever votre écran. C’est aussi ce qui transparaît dans l’énonciation de Véronique Gobi quand elle parle de la beauté des murènes, pour le corps de Zheng Tao : « Il a sauté dans la piscine, il attend parfaitement immobile. Au signal, il se jette en arrière, devient torpille, puis splendide murène, sous les néons, une ondulation pure, ininterrompue, sauf le temps d’une vrille pour parcourir la distance à rebours : 1 m, 13s, 56c, sa tête touche le mur. De joie, Zheng Tao jaillit hors de l’eau, toute verticalité tendue, puis flotte droit, dans les remous du bassin. » Peut-être peut-on apercevoir là que la prouesse sportive n’est pas qu’une image en bonne et due forme, que la performance ne se réduit pas à la Gestalt du spectaculaire et que « l’imaginaire est l’enveloppe, la capture d’une jouissance »[3] qui s’expulse en se jubilant à l’acmé de sa réalisation.


[1]  Gobi V., écrivaine, auteure d’Un paquebot dans les arbres, intervenant à la matinale de France Culture, 2 sept. 2016.

[2] Bouteiller F., « Notre salaire, c’est la reconnaissance », article supplément Sport du Monde, 3 septembre 2016.

[3]  Miller J.-A., « Les prisons  de la jouissance », La Revue de la Cause freudienne, n° 69 « À quoi sert un corps ? », p. 123.