Luxe
  • 7 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Sous la mode, le regard chez Saint-Laurent, par Martine Versel
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On s’est toujours fait un corps, et l’histoire de la mode nous le donne à voir en exposant l’infinie variété de ses apparences. Se faire ou pas une taille, suivre l’esprit de la garçonne dans les années 1920 sont autant d’exemples d’une signifiantisation du corps féminin. De nos jours, se dire homme, se dire femme, porter des vêtements genrés n’implique pas d’en passer par les semblants du féminin et du masculin, ni d’y croire absolument. La mode contemporaine et ses créateurs, comme ceux de Saint Laurent, nous enseignent sur la manière de penser le vêtement et le corps en questionnant à nouveaux frais les identités sexuées, mais invitent aussi à interroger l’au-delà du défilé des images spéculaires des corps et du visible.

Le roman de la mode, ce rêve d’identité et d’altérité dont parlait Barthes dans son Système de la mode, n’est plus celui d’une personne assez stable pour ne jamais se perdre, comme il pouvait le dire alors. Au contraire, il n’est qu’à suivre les magazines de mode pour se rendre compte que le brouillage des identités est à son comble. Depuis 2012, des créateurs choisissent ainsi des égéries féminines pour porter leur collection masculine, comme Saskia de Brauw qui a joué ce trouble dans le genre pour une collection masculine Saint Laurent.

Il serait pourtant erroné d’y lire les simples marques d’un cross gender car, s’il s’agit en apparence d’un usage affirmé du corps imaginaire, c’est moins pour le revendiquer que pour l’exténuer. Chez Saint Laurent, on ne voit plus rien de ce que serait la démarcation masculin / féminin. Le visible s’avère être ce qu’il est : trompeur ! Le visible de la comédie des sexes est toujours de la partie, mais il perd de sa superbe pour laisser poindre le regard qui, lui, ne trompe pas.

Saint Laurent, qui outrepasse aujourd’hui les jeux du masculin et du féminin ou de l’androgynie, dénude le corps visible qui façonne la différence sexuelle. Ce voile que ne cesse de tisser et retisser la mode n’est qu’une codification de l’énigme du sexe et du réel du corps. Il fait surgir la question de ce qui me regarde, de cet objet qui excède tous les semblants.

Lorsqu’en 2013, Saskia de Brauw[1] pose en blouson de cuir masculin ou dans un costume pour homme Saint Laurent, et qu’elle adopte des attitudes qui ne sont pas sans rappeler les règles du voguing et celles de la logique du corps signifiant, l’apparence et sa reconnaissance genrée n’ont pourtant plus rien de nécessaire dans ce qui viendrait à ordonner le visible. En effet, Saint Laurent y révèle bien plutôt la schize entre la vision et le regard. Dans la monstration d’un travestisme ordinaire[2], nous est signalé que le regard est un reste à ce que le langage peine à cerner et à dire, toujours difficile à saisir.


[1] http://www.fashiongonerogue.com/saskia-de-brauw-fronts-saint-laurent-spring-2013-mens-campaign-by-hedislimane/

[2] Cf. Anaëlle Lebovits-Quenehen, « Travestisme », Scilicet, L’ordre symbolique au XXIe siècle, Paris, Collection Huysmans, 2011, p. 394-397.