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  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Patti Smith l’invisible, par Dominique Miller
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Patti Smith, l’invisible que l’amour pour le photographe Mapplethorpe a poussé à se mettre en retrait pour qu’il se révèle. Acceptant toutes sortes de jobs pourvu qu’ils rapportent de quoi ne pas mourir de faim, et le dégager de toutes les intendances.  C’est ce qui se lit dans sa biographie Just Kids, avant la suite parue ces derniers jours, M Train.

Ils ont 20 ans quand ils se rencontrent et savent l’un et l’autre qu’ils sont des artistes, sans que, pourtant, ils aient eu l’opportunité de beaucoup créer. Mapplethorpe l’a tout de suite fascinée.

Elle était un sujet captif du regard, et tomba amoureuse au premier regard de ce bel homme. Lui-même  était passionné par l’esthétique, le scopique, à commencer par sa propre apparence dont il faisait une œuvre d’art. Il se mettait des ornements, fabriquait des bijoux, s’appareillait d’objets qu’il enjolivait pour en faire une parure. Il improvisait par ailleurs toutes sortes d’installations artistiques à partir de bric-à-brac qu’il rassemblait. Patti Smith avait la conviction qu’elle devait se mettre au service de sa création à lui, et que la sienne était secondaire. Elle l’exhortait à s’affirmer toujours plus du côté de l’art du visible, insistant pour qu’il fasse lui-même les photographies de ses installations. Tandis que son expression à elle se faisait discrète, solitaire et ardue : elle écrivait, de préférence de la poésie. Elle qui tenait tant à se fondre dans le décor nous indique là combien l’écriture n’est pas naturellement dans le registre de l’art du visible, voire combien elle lui servait pour s’en dispenser.

Patti Smith, un regard caché, pour jouir de la beauté que son homme était, et qu’il se fabriquait. Telle était sa position ! Eux qui étaient enracinés au cœur du New York d’avant garde des années 60 / 70, et prônaient une réciprocité et une égalité sans faille, se heurtèrent à la différence des sexes et à leurs jouissances parallèles. À elle le dévouement et le sacrifice pour lui. Quant à lui, il veillait sur elle et la protégeait, tout en privilégiant sa propre volonté de puissance sexuelle et artistique. Il était l’image et son pouvoir créateur. Elle était son regard. Elle l’encouragea à devenir le photographe qu’il fut.

Et c’est justement en prenant appui sur un changement décisif de son image qu’elle va commencer sa mutation. Elle s’inventa une coupe de cheveux ébouriffée qui la fit remarquer au milieu des groupies wharolliens tous plus narcissiques les uns que les autres. Elle qui était une grande fille timide aux allures androgynes se dota ainsi d’une allure plus féminine d’un érotisme nouveau. On la voyait désormais ! Et comme elle le dit : on s’est mis à lui parler. Elle n’était plus cette fille inhibée au point de rester sous le porche ou dans l’arrière salle du restaurant branché où ses amis étaient rassemblés. Elle accepta des rôles dans des pièces de théâtre et des lectures publiques de sa propre poésie. Elle consentit à se faire le modèle et le témoin principaux de son photographe. Elle aimait être sa muse, jouissant ainsi de sa position d’exception tout en satisfaisant son goût du regard. Elle s’est mise ainsi à assumer le regard comme visible – et non plus caché. Le plus significatif de cette transformation est peut-être le procédé qu’elle adopta pour écrire : couvrir ses murs de feuilles de poésie – de Rimbaud en particulier – et des siennes écrites ou encore blanches. Comme s’il fallait que ces feuilles la regardent pour la convoquer à l’écriture.

On le sait : elle est devenue chanteuse et compositrice. C’est ce qui fait sa renommée. Mapplethorpe a sans aucun doute contribué à permettre cette mutation. Il l’a montrée. Elle s’est affranchie de son emprise amoureuse, en particulier quand il a choisi l’homosexualité et qu’il en a fait son inspiration majeure.