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  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Tous voyeurs, par Gabriela Rodriguez
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En conversation avec Alfred Hitchcock[1], François Truffaut évoquait le personnage du photographe dans le film Fenêtre sur cour comme représentant le sujet de la pure curiosité. Hitchcock, de son côté, hasardait comme réponse : « disons-le, c’est un mirὀn, un voyeur[2]… mais ne sommes-nous pas tous voyeurs ? » Avec cette question visionnaire, Hitchcock nous livrait, en 1954, une formulation que Sigmund Freud avait déjà introduite bien longtemps auparavant dans son examen de la cécité hystérique[3]. Il y a une « perversion » de l’œil, laquelle, loin d’accomplir simplement une fonction supposée adaptative, biologique, donne lieu en outre à une jouissance qui s’obtient de la tendance à regarder, définissant ainsi un foyer pulsionnel que l’on désigne comme pulsion de voir ou pulsion « scoptophilique ». De toute évidence, Hitchcock à sa façon capte cette structure qui va en se généralisant au rythme de notre civilisation, elle qui ramasse sous diverses formes tout ce qui peut faire office de support au regard du voyeur. C’est pourquoi Hitchcock a pu lancer que : « neuf personnes sur dix ne pourraient éviter de regarder ». Ils pourront même se divertir par le fait de regarder, à la suite de quoi une industrie basée sur le visuel pourra prendre son essor.

Jacques Lacan a mis au premier plan ce qui s’était toujours trouvé omis dans l’examen de la « pulsion scoptophilique », à savoir la fente, comme élément, c’est-à-dire cette structure qui se construit et qui se réduit au voyeur lui-même, pour autant qu’il se constitue par l’artifice de cette fente[4]. Et de fait, comme Lacan le fait remarquer, la fente peut se trouver être l’équivalent d’un regard, d’un faisceau lumineux. La satisfaction du voyeur, ainsi élucidée par Lacan, comporte l’ambiguïté d’une situation dans laquelle l’objet dont il est question ne sait pas qu’il est vu, alors même qu’il y participe de quelque façon, se prêtant ainsi à prendre la fonction du spectacle. Lacan aborde en outre l’élément qui conduit le voyeuriste à son propre échec, puisqu’il met l’accent sur le fait que, dans ce que le voyeur veut voir, il s’agit bien plutôt de ce qui le regarde, et c’est cela même qui le fixe dans sa fascination de voyeur, le rendant ainsi inerte comme un tableau.

Le montage mis en place par le voyeur nous conduit à l’hypothèse que Gérard Wajcman développe dans L’Oeil absolu[5], celle d’une tentative d’élimination, dans l’époque contemporaine, de la coupure constitutive de l’ordre du visible, coupure qui répartit ce qui est du sujet et ce qui relève de l’objet, qui répartit entre « voir » et « être vu ». Cette question avait été mise en évidence par Lacan, dans sa prise en considération du « moment de l’acte du voyeur », qui conduit nécessairement à l’interrogation : « où est le sujet, où est l’objet ? » La réponse aphoristique de Lacan, posant que « l’objet ici c’est le regard, regard qui est le sujet », nous renvoie à la pulsation pulsionnelle, celle qui recoupe un regard, et à son circuit.

Pour nous autoriser d’une opposition que l’on peut lire dans le livre de Wajcman, la situation du voyeur moderne équivaut à une sorte de généralisation de cette structure découverte par Lacan, et qui s’avère opérer pour le voyeur à l’ancienne. Reste à considérer un point central : où conduit la généralisation du rêve du voyeur ? Pouvons-nous considérer que la présence massive et multiple de ces « écrans omni-voyeurs » annule l’élément de la fente, considérée par Lacan comme l’artifice qui vient structurer la situation du voyeur ? Le dispositif « fente » fonctionne non seulement comme l’alibi du voyeur, au sens de voir sans être vu, mais aussi et plus fondamentalement, reproduit les conditions mêmes dans lesquelles le regard se structure à partir de la schize. Ces conditions sont-elles rendues caduques par l’effet de la civilisation ou, à l’inverse, ne dira-t-on pas que les conditions s’en trouvent créées pour un rêve renouvelé de voyeur ?

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun


[1] Cf. Truffaut F., Le cinéma selon Alfred Hitchcock, Paris, Gallimard, 1983.

[2] En français dans le texte.

[3] Cf. Freud S., « Le trouble psychogène de la vision en psychanalyse » [1910], Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF,1973.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2006 ; Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière / Le Champ freudien, 2013 ; Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 25 janvier 1967, inédit ; Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.

[5] Wajcman G., L’Oeil absolu, Paris, Denoël, 2010.