Politique
  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le spectacle du monde, par Bernard Lecoeur
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On est prié de fermer les yeux – un œil. La formule est connue. C’est celle du rêve fait par Freud à la veille de l’enterrement de son père[1]. Arguant du peu de goût du défunt à l’endroit de toute ostentation, et contre l’avis de certains membres de la famille, Freud vise à la simplicité du cérémonial et,  qui sait, à une économie de moyens. Excès dans le respect de la volonté du père ? Pingrerie ? Toujours est-il que le rêveur cherche à éviter d’éventuels reproches en se délivrant, par avance, un certificat d’indulgence. On ferme les yeux sur l’affaire ! Peine perdue, la cécité, même partielle, ne met nullement à l’abri de la critique. Contrairement à son énoncé, la formule du rêve, elle, est exposée à la vue, on ne peut pas ne pas la voir. À l’opposé de la prière à laquelle elle invite, c’est bien d’une injonction, d’une « défense d’y voir » féroce dont il s’agit. Le point de regard est là, en retrait du placard sur lequel s’affiche l’interdit. Il trouve sa place derrière le « rien à voir » et suscite l’Augenangst, cette angoisse scopique que met en évidence la censure. Celle-ci n’est pas seulement ce qui barre pour faire obstacle. Lacan a pu dire d’elle qu’elle était à un « niveau plus primordial structuralement » que le refoulement[2]. En effet, sa fonction essentielle est l’effacement, la disparition, en quoi elle touche à l’unité de l’œil et de la chose vue. De façon générale, par ce qu’elle soustrait au voir, la censure laisse l’œil orphelin, livré à un « ça vous regarde ».

Largement utilisée par toutes les formes du pouvoir, la censure est loin d’être passée de mode, à supposer même qu’elle puisse être évitée sitôt qu’existe une appartenance au lien social. La raison en est qu’elle a maille à partir avec le discours et avec ce qui, en lui, fait trou. À cet égard la « censure russe »[3], peut paraître bien désuète. Elle, dont l’effacement de certaines parties du texte altère l’intelligibilité, conduit inexorablement à ouvrir les yeux sur la volonté pataude qui préside au retranchement. Aujourd’hui la censure est devenue auto, elle se censure elle-même, rejoignant cette instance isolée par Freud qui, sans répit, observe et critique le moi. Précurseur du surmoi, elle sait donner de la voix, c’est son fameux « jouis ! ». Elle n’en est pas moins un « vois ! » et même un « montre-toi ! » par lesquels s’impose le pousse à jouir scopique qui fait du moi l’acteur et l’observateur du spectacle du monde.


[1] Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, p. 273.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1975.

[3] Cf. Freud S., « Lettre à Fliess », n° 79, in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF.