Littérature
  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur La tache de goudron noir, par Isabelle Kurtag
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Adolescent, la rencontre d’une simple tache de goudron noir sur un mur provoque chez Pierre Soulages une sublime exaltation et l’empreinte du désir du peintre. Cependant, par la force des conditions du langage, cette tache prend la figure d’un coq, source de crise. La fonction de l’objet- regard, central à l’adolescence et pour les artistes-peintres, donne à cet épisode l’esprit d’une métaphore de la crise pubertaire : une rencontre particulière produit un désir nouveau sous la forme d’un trait de jouissance, et confronte le sujet à l’altérité. Cette trajectoire conduira Pierre Soulages à l’invention d’Outrenoir, la lumière du noir.

Que voyait-il dans cette tache ? « J’y lisais la viscosité́, la transparence et l’opacité́ du goudron, la force de la projection, la pesanteur dans les coulures dues à la verticalité́ du mur. Ces accidents conjugués avaient créé la cohérence et l’organisation plastique de cette forme qui provoquait le mouvement de ma sensibilité́ ». À propos de la pulsion scopique, Freud définit l’organe-œil comme étant la principale zone érogène de la puberté. Il dit qu’elle est la plus éloignée de l’objet sexuel mais qu’elle est paradoxalement celle qui, « dans le cadre de la quête de l’objet, se trouve le plus souvent en situation d’être stimulée »[1]. Le fait de regarder les « attraits » de l’objet, de le toucher des yeux produit en effet, chez le sujet, « une excitation libidinale »[2]. Dans les mots densité́, énergie, transparence, opacité́, force et pesanteur, il y a toute la sensualité́ d’un « toucher des yeux » au présent mais qui, dans le même élan, engage Pierre Soulages vers son futur de peintre. « L’image se construit à partir d’un trou qui a pour nom regard. C’est ce pas-tout visible qui pousse le peintre, le cinéaste, le photographe, à montrer »[3].

Plus tard, alors que l’adolescent contemple distraitement la tache depuis la fenêtre de sa chambre, la tache prend la figure d’« un coq, un coq dressé sur ses ergots. Tout y était, le bec, la crête, les plumes, ca m’a déçu au point que je n’y ai pas cru! (…). Il y avait dans cette tache une richesse phénoménale qui s’épuisait immédiatement lorsqu’apparaissait cette espèce de coq banal, car alors elle devenait une réduction triviale de ce que j’aimais »[4]. Le regard exerçait un cadrage lié aux représentations conditionnées par les signifiants reçus à la naissance. L’acte de voir met en scène ce qui se perd du fait de parler, montrant l’impossibilité́ du symbolique à tout dire. Pour Pierre Soulages, l’image de ce coq ne répondait pas à l’énigme de son être en devenir, tandis que la tache noire, par son absence de représentation signifiante, lui désignait un chemin possible pour son futur d’artiste : un accès au réel dont il ramènera un nouveau signifiant, Outrenoir. C’est de l’objet perdu, de ce manque à dire, de ce pas-tout visible, dont s’est emparé le peintre. C’est avec cette part qu’il tente depuis trente-cinq ans, geste après geste, de faire toute la lumière du noir, sans jamais y parvenir, cernant dans les effets de matière l’objet dont il n’y a aucun signifiant pour le désigner. Objet avec lequel il a tissé la trame de son œuvre, qui l’a révélé à lui-même et a fait sa renommée.


[1] Freud, S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) Paris, Gallimard, 1987, p. 147.

[2] Ibid., p. 66.

[3] Castanet H., « Avant-propos », S.K, beau, Editions La Différence, 2011, p. 9.

[4] Cf. Soulages P., Sur le mur d’en face, Paris, FB.