Danse
  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Voir le dévoilement, par Marielle Le Floc’h-Le Bourvellec
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Concertino est une Création de danse contemporaine de la chorégraphe Catherine Diverrès. Dès l’ouverture, marquée par les premières notes du concerto n°2 pour piano de Rachmaninov, un étrange ballet de mains qui viennent claquer sur le bois d’une table plonge le spectateur dans une fête ambiguë. Une fête de l’intranquillité[1] des corps. Dans la danse, l’expérience du corps est primordiale. Ce dernier jouit et se donne à la jouissance de l’Autre, se donne à regarder par l’Autre.

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Le jeu des mains qui ouvre Concertino est exclusivement masculin. Lorsque les femmes pénètrent sur scène, lançant leur bras dans d’amples courbes, le groupe masculin éclate. La pièce va alors se nouer et se dénouer inlassablement, elle est marquée par la douceur, l’émotion, la tragédie. Ici, la danse affriolante d’un homme perruqué comme un laquais de château, là, une étreinte rugueuse au sol. L’usage du voile y est central. Le corps tel quel, n’est pas à ce point enthousiasmant, il faut le recouvrir. Il faut montrer, exhiber et cacher en partie. Comment, alors, ne pas dévoiler le corps, comment montrer toute une série de formes du jouir du corps que le voile vient à recouvrir ? La danse nous en donne une lecture. La réalité visuelle du percipiens se soutient du voile qui recouvre le manque dans l’Autre et de la présence du regard qui le connote. On cherche le voile, son mouvement. Nous sommes, tout d’un coup, attrapés par cet étrange ballet des corps : « cernés, concernés, ça nous regarde ».

Ailleurs, une évocation du Martyre de Saint-Sébastien, ou encore une rixe soudaine à l’issue incertaine. Ce pourrait être, dit C. Diverrès, « la situation d’une réunion de famille dans un intérieur, ou d’individus reliés par une histoire commune. Le jour ou la nuit d’une noce, ou d’un enterrement, peut-être le rêve de chacune de ces personnes où chacun se trouve dans le rêve de l’autre. Nous ne savons pas qui est vivant ou mort. » On cherche à savoir. Le savoir se fait « ça voir ».

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Sous le masque de la fête se déchaîne la cruauté la plus insensée. L’un des danseurs, yeux bandés, devient soudain l’objet-jouet de ses partenaires vêtus de rouge éclatant, comme surgis d’une époque révolue. Il ne voit pas, mais il nous regarde, et est regardé. C. Diverrès interroge le lien aux autres : n’est-on pas, dans la vie, à l’image de ce danseur aveugle, tourmenté, toujours pris dans le regard de l’Autre ? À la fête factice de la scène, qui n’est que mascarade, C. Diverrès oppose la fête ambiguë des corps, de ce qu’elle nomme « les pulsions anonymes d’une époque », singulière expérience où « le tourment prend chair, dans le trouble consenti de l’intranquillité. ». Le corps éprouve le regard, il donne à voir (ou du moins le tente-t-il) l’indicible d’une souffrance dansée.


[1]  Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa (1984) a accompagné les répétitions de « Concertino » 1990. Quelques extraits parsèment le spectacle.