Corps
  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur « La dermatologie, une clinique du coup d’oeil », entretien avec le Dr Versapuech-Grivart
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Que vous évoque la question du regard dans votre pratique de dermatologue ?

Tout de suite, cela me fait penser à une consultation récente. J’ai reçu une patiente que j’avais déjà vu une seule fois pour des douleurs vulvaires localisées, apparues après une vulvectomie. On ne voyait rien de particulier, même si elle disait avoir des rougeurs. Elle revenait me voir deux ans plus tard en me disant : « Je n’en pouvais plus alors j’ai demandé à mon mari de prendre la rougeur en photo. Depuis je n’ai plus de douleur. » Que ces douleurs deviennent visibles sur une photo semblait très important. Elle est revenue pour me le dire, oubliant la photo qu’elle promettait de m’envoyer par mail. Mais cela semblait très important que cela ait pu être pris en photo !

Ça a fait trace sur la photo et non plus sur son corps. La photographie devient-elle une pratique courante de la dermatologie ?

Les dermatologues prennent tout le temps des photos qui ont un intérêt pour le suivi. Les patients en prennent quand la lésion est fugace, pour aider au diagnostic. Les photos sont utiles mais sans doute servent-elles à calmer une angoisse. Il est plus facile de prendre une photo que d’écouter la difficulté d’un patient. La photo, c’est du visible. Ce que dit le patient de sa lésion, de son angoisse, c’est du regard !

Contrairement à d’autres spécialités médicales, le regard du dermatologue ne passe pas habituellement par la médiation d’un appareil ?

C’est en effet une clinique du coup d’œil. On éduque son œil pendant ses études en voyant des multitudes de lésions. La plupart des lésions sont en effet des lésions visibles, mais pas toutes. Une douleur, un prurit, un cancer découvert par ses métastases peuvent être invisibles.

Y a-t-il une particularité de la demande selon vous quand la lésion est visible ?

Elle se présente toujours comme une demande que la lésion disparaisse, mais elle s’avère différente à mesure que le patient expose sa demande. On peut se poser la question du sens d’une lésion, ou de sa fonction, de sa nécessité. Par exemple, je pense à une patiente qui avait un eczéma sévère des mains depuis l’enfance. Cet eczéma apparaissait lorsqu’elle se sentait envahie par une demande trop insistante des autres avec laquelle elle ne se débrouillait pas. Ses mains montraient son refus. Progressivement, à mesure qu’elle m’en a parlé, qu’elle a pu dire non, limiter sa réponse, l’eczéma s’est atténué.

Là il s’agit de ce que dit le patient de sa dermatose.

Oui, il me semble que la question du regard intègre la manière dont le patient est affecté de sa dermatose, par la manière dont il en parle, comment il se voit, comment aussi il est regardé – quel regard il a sur sa lésion et quel regard on a sur lui. La patiente dont je viens de vous parler a honte de son eczéma, en même temps qu’elle a pu reconnaitre avoir un certain plaisir à se gratter et à s’arracher les peaux, ce qui la déborde à certains moments.

Et la honte, la pudeur ?

La pudeur est très variable selon les patients et ne porte pas nécessairement sur ce qu’on appelle habituellement les zones intimes. Un regard peut ou non en tenir compte. Le mot grec « aidos » signifie l’égard, mais aussi la pudeur et la honte. La honte d’être porteur d’une dermatose qui défigure est souvent présente. Mais la honte n’est pas toujours corrélée à la visibilité de la lésion. On peut être honteux aussi de ce qui ne se voit pas, parce que ça ne se voit pas, comme cette femme dont j’ai parlé en premier. Je pense aussi à une patiente qui avait une lésion visible sur une fesse qui la faisait souffrir.

Une lésion visible dans un endroit caché !

Oui justement. Cette lésion était apparue dans des circonstances particulières, au moment où elle avait été adoptée. Elle ne pouvait s’empêcher de gratter cette lésion dont elle avait honte. Je pense qu’il s’agissait là d’un phénomène psychosomatique, une écriture sur le corps cachée, honteuse et servant de cachet, comme La lettre écarlate dans le roman de Nathaniel Hawthome.

Les dermatologues déshabillent-ils toujours entièrement leur patient ?

Souvent, pourtant le diagnostic est porté à l’interrogatoire. Mais pour beaucoup de patients, c’est extrêmement important de me montrer leur lésion, son évolution : que je regarde. Avec l’expérience d’ailleurs, je théâtralise parfois ce regard que je porte.

Que pouvez-vous nous dire de votre choix de devenir dermatologue ?

Le regard était important pour moi, même si je n’en avais pas la notion quand j’ai choisi la dermatologie. Il y a un plaisir à regarder. Les dermatologues, dans les congrès, parlent d’un « beau mélanome », d’un « bel ulcère »…

Alors que c’est vilain !

Oui, mais c’est sans doute comme on parle d’une belle équation. Je pense que j’avais un questionnement sur le corps. J’étais fascinée par l‘énigme du corps, de la vie, de la mort, du sexe…

Fascinée, c’est un mot du registre du regard ! L’attrait était irrésistible !

Il s’est agi de le dompter, en quelque sorte !