Edito
  • 11 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’idiot et la possibilité de la honte, par Laurent Dupont
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Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt[1]. Mais que fait le sage quand l’idiot montre la lune ? Est-ce qu’il regarde la lune ? Nous, nous dirions avec Lacan que si le sage tend le doigt, c’est que la lune le regarde, même si elle ne le voit pas. Finalement, l’idiot ne l’est peut-être pas tant que cela. Le doigt qui se dresse est la marque du corps de celui qui désigne, il produit une coupure de l’objet. Nous n’en savons pas plus sur la lune, mais nous savons qu’elle regarde celui qui lève le doigt.

Dans ce monde, combien de doigts désignent des lunes ? Le doigt de la télé par exemple, et nous, nous regardons ces lunes dont Jacques-Alain Miller nous dit qu’elles ont tué la honte. C’est ainsi. Si « le spectacle du monde, en ce sens, nous apparaît comme omnivoyeur »[2], nous gagnerions parfois à regarder le doigt qui montre cela[3], alors nous pourrions récupérer un peu de honte. C’est ainsi que Lacan justifiait son succès à la fin de son Séminaire L’envers de la psychanalyse : « si […] il y a à votre présence ici, si nombreux, qui si souvent m’embarrasse, des raisons un peu moins qu’ignobles […], si ce phénomène a lieu, incompréhensible à la vérité, vu ce qu’il en est de ce que j’avance pour la plupart d’entre vous, c’est que, pas trop, mais justement assez, il m’arrive de vous faire honte »[4].

Matuvu ne vous contera pas la lune, il n’hésitera pas à faire l’idiot, comme Cohn Bendit sur la couverture de L’envers, et ce sera pour mieux tenter de vous transmettre quelque chose sur les doigts qui montrent cela, doigts des médias, doigts d’artistes, des politiques…

Cette semaine et jusqu’aux J46, Matuvu s’étoffe, dix textes, encore plus de raisons de piocher, de butiner, d’y jeter un œil.


[1] Proverbe chinois.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 71.

[3] Kong Souen Long, Sur le doigt qui montre cela (Tche-wou Louen), Michel Chandeigne, 1990. Texte présenté et traduit par Pascal Quignard.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 223.