Littérature
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Aveugles mais voyants, par Anaëlle Lebovits-Quenehen
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André Gide tombe amoureux de Madeleine Rondeaux, sa cousine, au moment où il la surprend dans un état de déréliction avancée, en larmes. Elle a quinze ans, lui treize. Il ne cessera plus dès lors de la supporter et de l’aimer, d’un amour mort sans doute, d’un amour qui ne peut se conjoindre au désir – c’est au point que leur mariage ne sera jamais consommé – mais d’un amour néanmoins constant, définitif. Aveuglée par ses larmes, Madeleine est aussi, au moment où son cousin s’éprend d’elle, sous le coup de sa trop grande lucidité. Elle sait en effet les mœurs légères de sa mère dont le reste de sa famille ne voit rien. Alors qu’il en a quelques indices, le jeune Gide lui-même ignore (et ignorera longtemps) ce qui affecte tant sa cousine à l’instant où il en tombe amoureux. Il est d’ailleurs d’autant plus suspendu à son regard désolé qu’il ne sait pas le lire : « une sorte de tristesse s’était mêlée à la tendresse de son regard, et qui me retenait d’autant plus que je la pénétrais moins »[1] reconnaîtra-t-il ainsi.

Gertrude, l’aveugle de La symphonie pastorale a bien des traits de Madeleine qui l’inspire manifestement. Faisons l’hypothèse, en apparence paradoxale, que sa lucidité s’y retrouve muée en cécité. En effet, au moment où il s’éprend d’elle pour l’éternité et un jour, Madeleine est affectée de ce qu’elle a trop bien perçu. En faire l’aveugle du récit nous semblerait ainsi contradictoire si nous ne disposions de l’éclairage de Lacan sur le regard. La vision est chez lui marquée d’un point d’opacité irréductible. Elle pourrait d’ailleurs être définie comme cette activité qui porte à l’élision du regard comme objet. Les yeux servent surtout, dans cette perspective, à faire l’impasse sur le trou dont toute vision prend son point de départ et auquel elle retourne en faisant le tour de l’objet a qu’est le regard. Bref, elle rate l’essentiel.

En figurant la lucidité de l’une dans la cécité de l’autre, Gide se fait lacanien. Il rejoint par ailleurs la tradition de l’Antiquité grecque, lacanienne elle aussi, cette tradition où la cécité se marie volontiers à l’(extra)-lucidité. L’aveugle Tirésias avait ainsi le don des prédictions oraculaires. Aveugle, voyant, et d’autant plus clairvoyant sans doute que la vue n’entravait pas ses augures. Songeons encore à Œdipe qui, quoi qu’averti de son destin, courut aveuglément à sa réalisation funeste tant qu’il avait des yeux pour voir, et ne fut jamais si éclairé qu’après s’en être privé.

La lucidité s’accommode de la cécité chez les uns, quand la vision est agent de l’aveuglement des autres, nous dit en somme Gide dans sa Symphonie.

[1]Gide A., Si le grain ne meurt, Paris, Folio Gallimard, 2001, p. 122.