Armée
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur La mort à distance, par Caroline Leduc
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« Je me souviens d’avoir vu par rencontre, dans le champ d’une lunette, un avion observateur de chez nous qui tombait dans les lignes ennemies. La chute semblait lente, par la distance. Toute guerre, vue de loin, est comme un jeu abstrait, qui n’offense point la vue. Le courage, la résolution, l’angoisse et la souffrance de deux hommes, tout cela fut promptement effacé sous un peu de terre. »
Alain, Mars ou la guerre jugée, 1936.

L’apparition des drones de combat dans les opérations militaires est une révolution dans l’art de la guerre, du fait de la possibilité de tuer l’ennemi à distance. Le drone est bien fait pour nous faire saisir l’autonomisation imaginaire de l’organe de la vision, œil détaché du corps qui se balade tout seul et nous regarde. Regard qui tue ici, ce qui ne va pas sans implications subjectives sur les hommes qui font la guerre des deux côtés de l’écran.

Pour le moment, les drones de l’armée française sont principalement utilisés pour des opérations de patrouille et de renseignement. Leur utilisation est aujourd’hui exponentielle. En 2011, l’US Air Force a ainsi formé trois cent cinquante opérateurs de drones contre seulement deux cent cinquante pilotes d’avions de combat. Le drone est devenu l’arme privilégiée de la guerre contre le terrorisme, y compris hors des théâtres de combat traditionnels régis par le droit international.

Les combattants en général peuvent certes se défendre de leurs actes en les mettant à distance, comme hors réalité – et nombreux en effet sont les soldats biberonnés aux jeux vidéo de guerre. L’écran et les images pixélisées devant lesquels les pilotes de drones travaillent renforcent cette analogie.

Quelle que soit la façon dont le pilote cherche à se défendre de ce qu’il fait, ces actes-là s’impriment, et d’autant plus en cas de « dégât collatéral », c’est-à-dire d’erreur de tir et de victime civile. Mais même dans les cas où la cible visée est bien celle qui a été choisie, la surveillance préparant l’opération la rend humainement difficile à vivre : « Nous observons des hommes pendant des mois, nous les voyons jouer avec leurs chiens, étendre leur linge. Nous connaissons leurs habitudes comme nous connaissons celles de nos voisins, nous allons même à leur enterrement. […] Avec le drone, la guerre a quelque chose de personnel », déclarait récemment un gradé[1].

Brandon Bryant, l’un des ex-pilotes de drone qui a le plus témoigné de son désarroi après plus de cinq ans passés aux commandes d’un Predator[2], se rappelle avec effroi avoir cru voir un enfant sortant d’une maison visée par son tir, trois secondes avant l’impact, trop tard pour l’annuler. Son témoignage fait saisir au plus près combien la mise hors-jeu du corps du pilote de drone n’est qu’apparence. L’écran ne le sépare pas de ce qu’il voit ; bien au contraire, cet envahissement par l’image fait retour dans la subjectivité du pilote en donnant consistance à son regard propre, devenant lui aussi comme autonomisé. Ainsi, Brandon Bryant prenant peu à peu son rôle en horreur, écrit dans son journal intime : « Sur le champ de bataille, il n’y a pas de belligérants, juste du sang, la guerre totale. Je me sens tellement mort. Je voudrais que mes yeux se décomposent. » Il raconte qu’en fermant les yeux, il pouvait encore voir chaque pixel de telle scène d’agonie et combien, à force de « voir tout », ces spectacles horribles étaient plus intimes que pour un pilote d’avion classique, quittant la zone aussi vite que possible. C’est longtemps après avoir quitté ce poste qu’il a cessé de rêver « en infrarouge ». Tel l’œil de Caïn le poursuivant jusque dans la tombe, les symptômes de Brandon Bryant le tiennent comptable de ses actes.

La guerre n’est pas qu’affaire de technique, ni même de droit international. Si elle accompagne intrinsèquement l’humanité depuis ses origines, c’est qu’elle met en jeu également le désir humain et ses règles propres. Jacques Lacan a souvent repris le mythe hégélien de la dialectique du maître et de l’esclave, initiée par la lutte à mort de pur prestige, pour en illustrer certains des ressorts[3]. Ainsi, le désir d’être reconnu comme un homme par l’autre se réalise dans cette lutte par le fait de prendre le risque de mourir. « Ce risque établit sa supériorité, et c’est au nom de ça, non de sa force, qu’il est reconnu comme maître par l’esclave. »[4] N’est-ce pas ce risque de mourir que ne prend jamais le pilote de drone qui le condamne aux turpitudes de son regard, devenu objet parasite, et le regardant ?

[1] Cf. http://www.courrierinternational.com/article/2013/01/03/un-ancien-pilote-americain-raconte.

[2] On peut trouver ce témoignage sur http://www.courrierinternational.com/article/2013/01/03/un-ancien-pilote-americain-raconte ou encore sur http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/06/18/les-blessures-a-l-ame-des-tueurs-a-distance_3432239_3222.html.

[3] On se réfèrera par exemple aux pages 248-249 du Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975.

[4] Idem.