Corps
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’infans et le regard de sa mère, par Nicole Treglia
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La présentation du texte d’Hélène Bonnaud en vue du blog sur l’objet regard, dans la rubrique « Corps » m’a fait me souvenir de cette étrange et folle expérience des années quatre-vingts, filmée et largement diffusée pour montrer les interactions précoces entre mère et enfant et convaincre du statut de personne du bébé ! Pour ce faire, rien de moins qu’une mère requise de prendre le masque de l’indifférence face à son enfant de quelques mois : ni sourire, ni parole, ni regard. L’expérimentation soulignait les efforts de l’enfant pour solliciter sa mère, pour chercher son regard jusqu’à… renoncer, laisser tomber ; son corps s’en trouvait affaissé, le regard vide derrière un voile de tristesse. Quand la folie scientiste veut absolument voir et montrer !

La mise en jeu du regard de l’Autre sur l’infans est centrale dans la dynamique du désir et pour l’opérativité du désir de l’Autre, cependant pas sans que le corps y soit convoqué. L’expérience de l’épreuve du vide, de l’absence du regard de l’Autre, peut être délétère. Telle cette femme qui témoigne des effets de la perte de son compagnon sur la jeune mère qu’elle était et sur son enfant de deux mois à peine : absente à elle-même et à son fils, le regard vide… le bébé cessera gravement de se nourrir. Le symptôme de l’enfant aura cependant fonction d’éveil et d’appel, objectant à un laisser tomber radical.

Quand le laisser tomber relève du rapport au corps propre, ainsi que Joyce le décrit, nous sommes invités à examiner la nature de cette expérience, ce que J.-A. Miller précise dans « De Schreber à Joyce »[1], qui est la notice n°6 de « Fil en aiguille », qui suit le Séminaire xxiii. Ce laisser tomber, liegen lassen, vu du côté du sujet, nous le trouvons déplié dans les Mémoires du président, ce que Lacan a traduit par laisser en plan. C’est aussi la formule qui prévaut dans le cas de « La jeune homosexuelle » qui, au bras de sa bien-aimée, croise le père de la jeune fille : ce dernier lui jette un regard irrité et désapprobateur, et la dame met fin à leur relation. La jeune fille se jette alors par dessus le pont, se laisse tomber, niederkommen. Lacan note dans le Séminaire L’angoisse que le sens du mot (soit « accouchement ») n’épuise pas la question ; le regard du père la fait s’identifier à l’objet a, rejetée, exclue, hors de la scène, ce que le passage à l’acte réalise. Ce laisser tomber est aussi celui qui intervient dans la fulgurance de la défenestration mélancolique.

La remarque de J.-A. Miller est éclairante, car, interroge-t-il « qui, quoi tombe dans le laisser tomber ? » Ce n’est pas le pur sujet du signifiant, qui n’ayant pas de poids ni de substance, n’est pas soumis à la gravitation. Il s’agit du sujet, en tant que son être est logé dans l’objet a. Le corps, dit-il, est nécessairement de la partie. Ce corps, comme seule consistance, fout le camp dans le laisser tomber, mettant à l’épreuve la croyance du parlêtre qui croit qu’il a un corps !

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 210.