Montreal
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Mal vu, par José Otoniel Vasquez Monnar
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M’accueillant à mon arrivée à Montréal, un ami cubain me montre la ville et m’introduit à quelques règles pour m’orienter dans cette culture à laquelle je compte m’intégrer. Parmi tout ce qu’il aurait pu me transmettre, il énonce en premier : « Ici on ne regarde pas l’autre ». Surpris par le poids de cette interdiction, je lui demande pourquoi. Mon ami sans hésiter répond : « C’est mal vu ».

Pour un nouvel arrivant, l’interdiction de regarder se révèle funeste. Comment s’intégrer à la nouvelle culture sans regarder les autres ? De quoi s’agit-il ? Avons-nous affaire à une forme d’individualisme prononcé, signe des grandes sociétés capitalistes ? Que signifie d’être vu par l’autre ? Pour savoir si c’est bien ou pas de regarder, il faut le faire.

D’autres amis cubains m’ont rendu visite à Montréal. Venant d’un autre pays, ils découvrent avec excitation que les gens se regardent dans les yeux à Montréal. « J’habiterais bien ici, m’a dit l’un d’eux, ici je ne me sens pas seul ».

Il est connu que la fonction de l’œil est de permettre la vision, de garantir le principe d’une série de transformations qui débouchent sur l’image.

Le regard, c’est autre chose, une chose manquante. C’est ce qui reste élidé dans l’image. Pour Lacan, le regard vient du champ de l’Autre ; imaginé. Quand mon ami dit :« c’est mal vu », il rappelle que l’œil trompe par rapport à ce que l’on voit : mal vu.

Le regard ne fait pas seulement que regarder, il montre aussi. On est regardé de toute façon. On tient lieu forcément d’image pour autrui. L’impression de mon ami me semblait énigmatique. Je me suis demandé si établir le contact visuel faisait peur. S’agirait-il d’une sorte de honte à se montrer ? Une pudeur ? Ou de préserver une part d’anonymat ?

En 1967, en pleine révolution tranquille au Québec, Montréal se présente au monde avec une exposition universelle parmi les plus grandes de l’histoire. La ville accueille le monde, regarde et se fait regarder.

Je constate que le contact visuel à Montréal ne dure pas aussi longtemps que dans la culture latine. Il est plus discret, plus furtif. Montréal se donne à voir comme un tableau, accueille les autres cultures. Nombre de personnes s’habillent pour être regardées. Il y a des jardins, des terrasses et des festivals qui témoignent d’une préoccupation pour l’image. Ça, on le voit. Sans doute, le regard n’est pas là avec l’œil, il est flottant. Le regard est partout à Montréal. On se regarde toujours, de façon fugace. En un mot, mon ami s’est trompé, parce qu’on ne regarde pas comme à Cuba.