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  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Montrer la terreur, par Réginald Blanchet
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Au début du mois, l’artiste russe, mondialement célèbre pour ses performances extrêmes, a reçu le prix Vaclav Havel créé en 2012  pour « la dissidence créative ». C’est l’année même où Piotr Pavlenski âgé de vingt-huit ans inaugure sa carrière « d’activiste qui fait de l’art politique », comme il aime à se présenter. Il se coud la bouche et reste ainsi prostré dans la rue, le regard hiératique perdu dans le lointain. Il manifeste pour la liberté d’expression et pour soutenir l’action des jeunes féministes punk du groupe Pussy Riot qui viennent d’être mises aux arrêts.

Trois autres performances suivront où l’artiste fait de son corps le matériau brut de son art et n’hésite pas à le mutiler in vivo. Tour à tour, le performeur s’enroule nu dans un amas de fils barbelés, se cloue le scrotum en plein mitan de la place Rouge avant de s’amputer d’une petite partie du lobe de l’oreille droite, juché au haut du mur d’enceinte de l’hôpital psychiatrique Serbski. Le but de ces actions immortalisées en photographies et vidéos, mis en circulation sur internet : illustrer la violence des actions du gouvernement « en imitant leur code visuel ». Par là, secouer la torpeur de la population, la tirer de son apathie et de sa « peur animale ».

L’idée est de « vaincre la terreur par l’image de la terreur ». Exhiber l’image crue de la terreur à même sa chair c’est, pour le performeur, montrer à tous et à chacun « la facilité de l’activisme » tant il est vrai que « n’importe quoi à votre disposition, votre propre corps même, peut en être la matière première ». L’image est censée exercer son effet libérateur de la peur paranoïaque que provoque un regard inquisitorial, totalitaire d’autant plus qu’il demeure invisible. Le dépister, donc, en le plaçant dans la pleine lumière du jour à l’instar du corps que l’artiste exhibe dans l’évidence de sa nudité sans pli ne recélant rien qui ne se verrait.

Mais c’est déjà là interpréter la violence d’État comme dérisoire menace de castration. La castration vous regarde, dit la bouche cousue du performeur offerte au regard public. Oser la regarder de front, c’est la réduire à sa portée fantomatique. Comme se clouer la peau des bourses au pavé du Kremlin, c’est dénoncer le fait que « ce n’est pas le pouvoir qui tient les gens par les couilles, ce sont les gens qui restent sans bouger ». C’est là répéter exactement le geste d’Athéna arborant le masque de Méduse sur son pectoral pour mettre en déroute la Gorgone elle-même et son regard qui tue. En captant la vision, le tableau vivant que le performeur réalise de sa personne est geste apotropaïque qui éclipse le regard spectral. La véritable atrocité, interprète-t-il, c’est la capture dans ce regard, qui n’est en somme que le regard de l’œil énucléé. Mais l’image dégoulinante du sang de la castration performée fait signe de la cause réelle de l’épouvante. C’est la castration à consentir du regard porteur de la jouissance léthale. Ce regard subjugue. Il fait communauté de destin.