Arrêt sur images
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Photographier avec l’oreille, par Jean-Claude Encalado
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Elle naît à Vienne le 10 novembre 1901 dans une famille de la grande bourgeoisie. À quatorze ans, elle apprend seule à jouer du piano. À dix-sept ans, en 1918, Schönberg l’écoute et insiste pour qu’elle suive des cours. À dix-huit ans, en 1919, elle entre dans une école de musique. Là, elle sent qu’elle franchit un seuil, se détache du XIXe siècle bourgeois, et entre enfin dans le XXe siècle moderne. Schönberg lui-même en vient à lui donner des cours. Elle trouve en lui a new father. Il la considère comme sa fille, dit-elle.

Mais en 1921, l’école ferme ses portes. En 1924, son père meurt d’une crise cardiaque, « practically psychotic ». La famille va vivre à Nice.

Elle passe alors du piano au chant. En 1933, elle traverse une « crise spirituelle ». « J’avais perdu ma voix, j’étais terrifiée. » Son monde s’écroule, elle s’effondre.

Que va-t-elle inventer pour se soutenir ? En 1934, elle fait deux rencontres importantes. D’abord, sa sœur Olga, qui lui prête son appareil photographique. Ensuite, elle rencontre son futur mari, Evsa Model, peintre.

« Je suis une maison qui a survécu à un tremblement de terre. Je n’avais plus aucune fondation, plus aucun mur porteur. Mais j’avais une idée à propos de l’appareil photographique. Cela m’aida à explorer cet état de non-savoir, et cela produisit des miracles. »

Que photographier ?

Sa trouvaille consiste à nouer la photo à ce qui l’a formée et qui lui a procuré satisfaction : l’oreille, le son. D’où ces photos, où elle photographie le bruit des passants, les sons des pas, le martèlement des talons, le cliquetis de la chute des pièces de monnaie. C’est l’introduction de la dissonance dans la photo.

Il y a un autre aspect de sa photo qui touche encore à la dissonance : l’éclatement du corps. Comment rendre « l’éclatement » dans la photo ?

À Nice, à Boston, ou à New York, elle photographie des bourgeois, au corps gras, flasque, ventru. Elle rogne les négatifs de ces photos pour que les limites du corps, qui est prêt à exploser, touchent les bords de la photo.

Pour elle, l’appareil photo est un instrument de détection : il permet de percevoir quelque chose au-delà de ce que l’œil voit, quelque chose de caché, quelque chose de secret. Le « déclic » de l’obturateur déchire la peau de la personne photographiée et montre ce qui était caché à l’intérieur. « Je révèle la corruption, la cruauté, la bête sauvage. »

Elle éprouve une tendresse à l’égard de ceux qui sont jobless, homeless, sans abris, ces destitute, ces inebriates, ces fichus, ces misérables qui vivent dans une extrême pauvreté – bref, tout ce qu’elle aurait pu être elle-même. Elle s’identifie complètement à ces forgotten. Et chaque fois qu’elle les photographie, c’est un peu le portrait d’elle-même qu’elle fait, car elle aurait pu tomber là.

En 1938, Lisette et Evsa Model partent aux États-Unis. Elle est soutenue par les grands noms du monde de la photographie, le MoMA, le magazine Harper’s Bazaar. En 1949, Ansel Adams la pousse à donner cours : « This is when my misery started ». Elle déteste ce monde de la compétition, du show, du désir de gloire, du mensonge.

Elle qui était ironique, sarcastique, caustique à l’égard de ceux qui ont et qui sont, retourne cette ironie envers elle. Elle sent que c’est « faux », que c’est une escroquerie, une tricherie, qu’elle même devient « Fraud ». Sa meilleure production photographique prend fin. « The years of my best photography were over. » Donner cours devient alors pour elle « an eternal punishment ».