Faire tache
  • 13 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Une tache secrète, par Hélène de La Bouillerie
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Le titre du célèbre roman de Philip Roth apparaît quelque peu énigmatique en relisant La tache. Quelle tache se cache donc derrière ce titre éloquent ? Cette tache n’est pas forcément visible au premier coup d’œil. On pense d’abord à celle qui macule la robe de Monica, l’histoire se déroulant aux États-Unis à la fin des années 90 sur fond d’affaire Lewinsky, alors que toute l’Amérique puritaine se passionne pour savoir si, oui ou non, il y a eu mensonge présidentiel. La tache du sperme présidentiel, soigneusement recueilli sur la robe bleue de Monica, a bien failli empêcher Clinton de terminer son mandat !

La question que soulève le titre traverse la lecture du roman : qu’est-ce qui fait tache dans la vie de Coleman Silk, ancien doyen de l’université d’Athena ?

Parvenu presqu’au terme d’une carrière universitaire sans faille, sa vie a basculé sur une boutade. Lors d’un cours après la rentrée universitaire, cet homme brillant, figure indétrônable de l’université, a fait un commentaire humoristique à propos de deux élèves, absents depuis le début de l’année, dont il ne connaissait rien à part le nom, les traitant de spooks, de fantômes. Spook est aussi un terme vulgaire pour désigner un noir. Or, pure contingence, il se trouve que les deux élèves absents étaient noirs. Il n’en fallut pas plus pour que tous les bien-pensants et les jaloux se déchainent, Coleman fut accusé injustement de racisme et poussé à démissionner.

Ainsi, sa vie de réussite s’effondre : il perd son travail et son prestige, sa femme est emportée peu après par un cancer provoqué – Coleman en est convaincu – par cette histoire, ses enfants se détournent de lui et il se retrouve seul. Et le scandale continue ! Comme s’il voulait creuser lui-même sa propre tombe, Coleman entretient une relation avec Faunia, une femme de ménage de l’université de trente ans plus jeune que lui, ce qui va continuer d’alimenter la rumeur et le conduira à sa perte.

Des flash-back sur l’enfance de Coleman nous apprennent qu’il est né de parents noirs mais qu’étant de couleur très claire, il a menti en se faisant passer pour juif. À vingt ans, Coleman avait décidé que ça n’était pas sa couleur de peau qui allait décider de sa vie, et le prix de cette liberté fut terrible puisqu’il lui fallut couper avec sa famille et mentir ensuite à la femme qu’il choisirait et à ses propres enfants.

La tache, finalement, il la porte à l’intérieur de lui, mais elle risque à chaque instant de faire surface. Elle se devine sur son visage tout en pouvant être ignorée. Cette tache, c’est celle d’être né de parents noirs et d’avoir caché ses origines faisant étrangement écho à la sentence de Tocqueville : « Il n’y a pas d’Africain qui soit venu librement sur les rivages du nouveau monde ; d’où il suit que tous ceux qui s’y trouvent sont esclaves ou affranchis. Ainsi, le nègre avec l’existence, transmet à tous ses descendants le signe extérieur de son ignominie. La loi peut détruire la servitude ; mais il n’y a que Dieu seul qui puisse en faire disparaître la trace »[1].

Ainsi, cette tache – qui est d’abord celle de ses origines, celle de son mensonge –pourrait bien réapparaitre par les hasards de la génétique, dans sa descendance. Finalement, c’est par une équivoque qu’aura surgi ce qu’il a soigneusement caché au plus intime de son être, provoquant malgré lui, en un mot, la catastrophe.

[1] Tocqueville (de) A., De La Démocratie en Amérique, Éditions Gallimard, 1961, Tome 1, p. 499-501.