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  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Jésus Christ superstar, par Dominique-Paul Rousseau
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Jésus Christ superstar[1]

christ

Il y a plusieurs cas de conversion dans les Évangiles[2]. Mais dans celui de Zachée (Luc 19, 1-10), le regard y joue une fonction éminente.

Il entra dans Jéricho et passa par la ville. Un nommé Zachée, qui était chef des collecteurs des taxes et qui était riche, cherchait à voir qui était Jésus ; mais à cause de la foule, il ne pouvait pas le voir, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, descends vite ; il faut que je demeure aujourd’hui chez toi. Tout joyeux, Zachée descendit vite pour le recevoir. En voyant cela, tous maugréaient : il est allé loger chez un pécheur ! Mais Zachée, debout, dit au Seigneur : Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai extorqué quoi que ce soit à quelqu’un, je lui rends le quadruple. Jésus lui dit : Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d’Abraham. Car le fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

            Luc n’a pas connu Jésus. C’est un sémite non juif qui écrit en grec[3]. « Écrivain de métier, Luc a le souci du terme exact.»[4]

Deux conceptions de la conversion entrent en rapport dialectique : comme métanoia  (« repentance »[5]) ou comme épistréphein (« retour » vers Dieu mais aussi, dans la tradition religieuse juive, « regard de Dieu posé sur l’homme »[6]). Les mots grecs  épistrophè et épistréphein renvoient à « la fidélité de l’homme, non plus à soi-même, mais à un Autre vers lequel on se tourne et qui se tourne vers l’homme. C’est dans ces rapports d’altérité, dans cette conception d’un mouvement réciproque de l’homme vers Dieu et de Dieu vers sa créature que réside l’originalité de la conversion chrétienne. »[7] La conversion de Zachée  s’inscrirait dans ce « mouvement réciproque » : le publicain « veut voir » Jésus[8] et Jésus « lève les yeux »[9] vers le publicain. Pourtant, Luc spécifie que ce n’est pas la même action, « voir » et « lever les yeux », puisqu’il n’utilise pas le même vocabulaire[10]. Ce peut être, pour un psychanalyste lacanien, une manière d’introduire « la schize de l’œil et du regard » et, ainsi, de remettre en cause le « réciproque » du dit « mouvement ».

            Les habitants de Jéricho se pressent sur le bord de la route pour voir passer Jésus « superstar » : l’homme qui rend la vue à l’aveugle[11]. Zachée est  un « impur » détesté, qui collabore avec l’occupant romain. Trop petit, il grimpe dans un arbre. « Zachée, lui aussi, veut « voir » Jésus. Qu’y a-t-il derrière ce désir ? »[12] Il y a une recherche de satisfaction de la pulsion scopique. Pour y parvenir, la castration doit être éludée : Zachée y met son regard en tant qu’il symbolise « ce manque central du désir »[13]… que n’a donc pas su combler l’argent.

Zachée aurait pu rester « dans l’ignorance de ce qu’il y a au-delà de l’apparence »[14] d’un faiseur de miracles. Mais voici que Jésus, en levant les yeux, donne quelque chose « non point tant au regard qu’à l’œil » de Zachée, lequel « dépose » le regard « comme on dépose les armes »[15]. En ce sens, Jésus interprète le regard de Zachée.

Dans l’épistrophè, il n’y aurait donc pas de « mouvement réciproque » des regards de l’homme et de Dieu mais, au contraire, un effet de non-coïncidence (levée du leurre) entre l’œil et le regard de Zachée quand Jésus, avec son amour, « lève les yeux » vers le publicain pour lui signifier que « jamais tu ne me regardes là où je te vois »[16].

C’est « le point lumineux »[17] de l’œil de Jésus qui déclenche la conversion de Zachée : tu as des yeux pour ne pas voir[18] que je te regarde.[19]

Zachée opère ainsi son « retour » (épistréphein) à la communauté des fils d’Abraham[20], nouant le signifiant qui l’épingle puisque Zakkaï, en araméen, signifie « le pur »[21].


[1] Film musical américain de Norman Jewison, 1973.

[2] La femme pécheresse Lc 7. 36-50 ; Mt 26.6-13 ; Mc 14.3-9 ; Jn 12. 1-8. Les pélerins d’Emmaüs Lc 24. 13-35 ; Mc 16. 12-13. Le bon larron Lc 23. 39-43.

[3] Non seulement l’Évangile mais aussi les Actes des Apôtres, Cf. Cousin H., L’évangile de Luc, Centurion, 1993, p. 11.

[4] Bovon F., Évangile selon saint Luc, Labor et Fides, 2010.

[5] Haudebert P., « La conception lucanienne de la conversion », Nouvelles de l’institut catholique de Paris, 1977 (N1)-1978 (N4), soutenances de thèses, pp. 90-92.

[6] Aubin P., « le problème de la conversion » (compte rendu), Archives de la sociologie des religions, année 1963, vol. 16, pp. 160-161.

[7] Ibid.

[8] Καὶ ἰδού, ἀνὴρ ὀνόματι καλούμενος Ζακχαῖος, καὶ αὐτὸς ἦν ἀρχιτελώνης, καὶ οὗτος (N οὗτος ἦν → αὐτὸς) ἦν πλούσιος.

[9] Καὶ ὡς ἦλθεν ἐπὶ τὸν τόπον, ἀναβλέψας ὁ Ἰησοῦς εἶδεν (N εἶδεν αὐτόν καὶ → –) αὐτόν, καὶ εἶπεν πρὸς αὐτόν, Ζακχαῖε, σπεύσας κατάβηθι: σήμερον γὰρ ἐν

[10] Luc spécifie bien dans l’introduction à son Évangile (Lc 1, 1-4) qu’il écrit un récit de tout ce que Jésus a fait (le verbe grec poïeo est utilisé quatre-vingt-dix fois dans le texte), comme le fait remarquer L’Eplattenier Ch., Lecture de l’évangile de Luc, Paris, 1982, Éd. Desclée, p. 8.

[11] Cf. l’aveugle Bartimée dans Marc 10, 46-52, alors que Jésus s’en va vers Jérusalem en passant par Jéricho.

[12] Cf. Frère Nicolas Morin, (franciscain) :  http://www.croire.com/layout/set/print/Definitions/Vie-chretienne/Conversion/Zachee-un-desir-transforme-par-Jesus

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 97.

[14] Ibid., p. 73.

[15] Ibid., p. 93.

[16] Ibid., p. 95.

[17] Ibid., p. 87-88.

[18] Cf. Jérémie 5,21 : Écoutez ceci, peuple insensé, et qui n’a point de cœur ! Ils ont des yeux et ne voient point, Ils ont des oreilles et n’entendent point. Matthieu 13,13 : C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent. 13,14 Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Ésaïe : Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point.

[19] Ibid., p. 100.

[20] Précisons toutefois que pour qu’il y ait salut effectif de Zachée, il faut non seulement obtenir le pardon de Dieu mais aussi du prochain (notamment le pauvre : d’où les actes de Zachée) : c’est la tradition du judaïsme pharisien yom kippour = jour des expiations = obtenir le pardon de Dieu si obtenir le pardon du prochain (Lévitique  16). Cf.  Cousin H., L’Évangile de Luc, op. cit.. On retrouve ainsi les deux aspects de la conversion : épistréphein (« retour » vers Dieu) et métanoia (« repentance »).

[21] Cf. « Le désintéressement d’Abraham est célèbre dans le judaïsme (G 13, (-12 et 14, 21-24) […]. Il se trouve réconcilié avec son nom : en hébreu, Zakkaï signifie “le pur, l’intègre”.[…] Jésus le sauve : on pense à Ezéchiel : “Je chercherai la brebis égarée” (Ez 34,16) » « Rencontre de Jésus avec Zachée le publicain » in Cahiers évangile n°93, Éditions du cerf, 1995, p. 46.