Arts
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard dévorant de Dali, par Élisabeth Marion
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Dans ses journaux intimes, Salvador Dali donne une grande place à sa peinture et aussi à son image. Dans La vie secrète, autobiographie écrite quand il avait trente-sept ans, il se décrit ainsi jeune homme : « J’avais laissé pousser mes cheveux comme ceux d’une jeune fille et, en me contemplant dans les miroirs, j’aimais adopter la pose et le regard mélancolique de Raphaël dans son autoportrait. […] Il me fallait faire un chef-d’œuvre de ma tête, me composer un visage »[1]. Ce travail de composition lui permet de paraître face aux autres. Il s’emploie à dompter le regard, le mettre en scène par une création qu’il veut exceptionnelle, où quelque chose de sa jouissance particulière est à l’œuvre, notamment dans l’effet qu’il vise à susciter. Comme lors de cette scène d’adolescence : « Mon visage était éclairé d’en haut par mille lueurs d’apothéose. Je descendis l’escalier, marche à marche, dans un silence de mort, sous les yeux fascinés de mes camarades. »[2] Dans la scène, le regard est convoqué ainsi que l’objet voix, aphone.

Dans La vie secrète, il parle d’une petite fille russe qu’il prénomme Galutchka. « Elle avait des traits aussi harmonieux que ceux des Madones peintes par Raphaël. Gala ? Je suis sûr que c’était déjà elle ! »[3] Il la décrit comme une apparition survenue dans son enfance qui le fixait de son « regard dévorant »[4]. L’objet regard se présente avec Galutchka dans le réel, terrifiant, ce qui surviendra de nouveau lors de sa rencontre avec Gala en 1929. Rencontre qu’il vécut comme « cataclysme, abîme, terreur »[5]. Il doit alors traiter ce réel, l’apprivoiser, ce pourquoi il recourt à l’Art. Gala est le « seul être [qui] a atteint un plan de vie dont l’image soit comparable aux sereines perfections de la Renaissance »[6]. Pour paraître devant elle, il doit se composer un visage et aussi un corps. Il relate ainsi les détails de son habillage fébrile lors de leur premier rendez-vous[7] : il essaie les boucles d’oreilles de sa  sœur, découpe sa chemise, se fabrique un « costume de peintre mondain et exotique », se rase les aisselles pour obtenir le bleu idéal observé chez les élégantes madrilènes… ce n’est pas assez, il essaie le bleu à laver pour se teindre, mais cela ne donne pas le résultat escompté, « il fallait du rouge », il se rase de nouveau jusqu’à avoir les aisselles ensanglantées, il répand ce sang. « Sur mes genoux cela fit un si bel effet que je ne résistai pas au plaisir de le compléter par une petite coupure. Quel travail ! », écrit-il. Le regard est dévorant et il éprouve la rencontre des corps mortelle. Il dit ceci de leur premier baiser : « Je m’anéantissais dans ce baiser infini qui s’ouvrait sous moi comme le gouffre du vertige. »[8] Par le regard, ils font Un : « tu es moi, tu es la prunelle de mes yeux et de tes yeux. »[9]

Le regard féroce qu’il s’agit d’apaiser est celui de La femme, « la super-femme »[10] ainsi qu’il nomme Gala. Avec sa peinture, il travaille avec acharnement sur l’image de Gala, ce qu’il énonce ainsi : « C’est grâce à la peur de toucher le visage de Gala que je finirai par savoir peindre »[11]. Il a su faire de cette tuché une circonstance opportune. Pour parer au cataclysme, sans cesse, il a peint Gala, lui a dédié son œuvre, ses journaux intimes. Ce regard dévorant l’a conduit à perfectionner son art, le diversifier, empruntant la voie de la sublimation.


[1] Dali S., La vie secrète de Salvador Dali, Gallimard, 1952, p. 143.

[2] Ibid., p. 31.

[3] Ibid., p. 61.

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid., p. 262.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Ibid., p. 255-256.

[8] Ibid., p. 273

[9] Dali S., Journal d’un génie, Gallimard, 1964, p. 131.

[10] Ibid., p. 21

[11] Ibid., p. 112.