Arts
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard sur l’absence, par Federico Ossola
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L’objet regard est invisible, l’absence l’est tout autant. Nous pourrions interroger ce postulat à travers l’œuvre de l’artiste argentin Hugo Aveta. Ses photographies, ses vidéos et ses installations nous amènent sur un carrefour esthétique, formel et politique complexe, qui s’ouvre sur un questionnement fécond.

Un des fils qui traversent son œuvre est celui de l’absence. La psychanalyse n’est pas étrangère à cette question, même s’il ne s’agit pas d’un concept analytique. Souvent couplée à la présence, dans le Fort-Da freudien par exemple, l’absence est à distinguer du manque, du vide ou du trou. Elle ne peut pas être réduite non plus à une simple négation, sa portée va bien au-delà d’un « Il n’y a pas ». Le travail de cet artiste la met en relief, d’autant plus qu’il désarticule l’absence de la présence dans une réflexion sur un temps sans mémoire. C’est alors absence à jamais, il s’agit ainsi d’une absence qui pourrait se définir comme ce qui ne cesse pas de ne plus être. La dimension imaginaire du souvenir, de la trace, du témoignage, est ici mise à distance par un dispositif fictionnel étonnant, qui permet alors de toucher une pointe de vérité sur un réel dévoilé. C’est une ab-sens, pour reprendre l’expression de Jacques Lacan, elle laisse ouvert un espace impossible à colmater où le regard est mis en abîme.

La démarche d’Aveta rompt avec la déferlante d’images qui nous sont offertes, ou imposées, dans un continuum sans scansion. Devant ses œuvres quelque chose s’arrête et le regard reste suspendu. Cet effet énigmatique répond peut-être au paradoxe que représente un regard porté sur l’absence. « Qué signifca decir que podemos ver algo que no está ? » (Qu’est-ce que cela signifie de dire que nous pouvons voir quelque chose qui n’y est pas ?) demande Aveta dans le titre d’une de ses œuvres. Nous ne pourrons pas répondre à sa question, mais à défaut, lui en poser une autre : Qu’est-ce que cela signifie l’absence de quelque chose qui ne fut pas ? Dans ses photographies, il convoque le regard pour l’isoler dans une absence, pour lui donner consistance dans la construction d’architectures vacillantes ou dans des montages vertigineux. Dans ces vidéos, l’artiste saisit l’objet-regard dans un instant de ne-pas-voir, dans l’interstice d’images évanescentes portées par un souffle monochrome. Avec ses installations, c’est le corps qui est visé. Comment peut-il s’ancrer dans un corps, ce regard immatériel, toujours fuyant ?

Aveta ébranle le fantasme scopique, celui qui nous ferait penser que nous avons un regard, alors qu’il nous échappe et qu’il se détourne de nous-mêmes. Le regard absent, suspendu dans l’espace et dans le temps, objet de l’égarement de sa propre jouissance, est subverti par Hugo Aveta pour le restituer dans un discours sans paroles et en faire une « œuvre ».

Qu’est-ce qu’elle nous apprend, à nous psychanalystes, cette opération sur l’objet-regard ?

Là où l’analyste doit dérober son regard pour éviter la capture imaginaire et la pétrification du discours dans la lalangue, l’artiste invente un langage inédit qui nous permet un certain regard sur l’invisible du réel.


Site Web: http://www.nextlevelgalerie.com/en/artistes/oeuvres/1138/hugo-aveta

Hugo Aveta présente sa dernière exposition « El silencio del mundo » à la galerie Nextlevel, à Paris, jusqu’au 10 novembre 2016. Son travail a été retenu par Georges Didi-Huberman pour l’exposition « Soulèvements », qui aura lieu au Jeu de Paume à Paris, du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017.