Ptitom
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’enfant regardé, par Frédérique Bouvet
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Quand Tina a appris tardivement par un médecin qu’elle était enceinte, elle a dit alors que « ce n’était pas un enfant, ce n’était rien ». Ce sont les seules paroles qu’elle pourra dire sur son fils, Arthur, durant sa grossesse. Impossible pour cette femme de se projeter avec un enfant. Les échographies, les changements de son corps se font dans l’indifférence. Ce n’est qu’après son accouchement, lorsqu’elle voit réellement son fils, que Tina affirme : « Avec Arthur, cela a été alors fusionnel ». Nous passons du rien à la fusion ; l’un étant l’envers de l’autre.

« Le mode de présence de l’enfant, considéré à partir de ses besoins, est toujours énigmatique pour la mère […] il y a toujours une question qui se formule comme “Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce que ça veut ? Qu’est-ce qu’il me veut ?”[1] ». Face à cette énigme, Tina n’a pas pu dans un premier temps imaginariser les demandes de son fils. Face à cet objet trop réel, elle sollicite l’aide dès la naissance d’Arthur, de proches et de professionnels.

Lorsque je reçois cet enfant pour la première fois, je vois à travers la fenêtre un petit garçon bondir d’une voiture pas encore tout à fait à l’arrêt, courir vers l’institution, bientôt poursuivi par deux adultes – sa mère et son nouveau compagnon – qui l’appellent par son prénom. Arthur court partout, seuls les murs l’arrêtent. Lorsqu’il finit par nous rejoindre dans mon bureau. Il se colle à sa mère, puis la frappe et la mord immédiatement. Cet enfant ne cesse de tenter de se séparer, dans le réel, de sa mère. Cette dernière, angoissée, a toujours besoin de voir son fils, seule garantie de sa présence.

Arthur, toujours en mouvement, se plaint de rêves qui l’embêtent, de combats d’animaux. Rapidement, ce qui apparaît, c’est que ces derniers sont réellement dans sa chambre à se battre et à le regarder la nuit. Ce qui est forclos dans le symbolique fait retour dans le réel. Ces hallucinations visuelles surgissent uniquement la nuit. Temps 1, repérant un livre d’animaux dans mon bureau, Arthur me demande de les dessiner par paire et d’en faire un livre. Les débuts sont sanglants. Un tigre se précipite sur un singe pour lui arracher les yeux. Temps 2, Arthur s’intéresse toujours aux animaux mais agrandit son monde en s’intéressant aux mouvements. Très calmement, il colorie les animaux, s’appliquant à ne pas dépasser le contour de leur corps. Changement, s’il y a toujours un duo d’animaux par page du livre, un échappe à l’autre en trouvant par exemple un refuge dans un arbre. Les hallucinations s’amenuisent. Arthur est beaucoup moins agité. Temps 3, un rhinocéros protège tous les animaux qui sont herbivores comme lui. Il fait fuir le lion qui voulait manger le zèbre. Le travail se poursuit.


[1]. Roy D., « L’hospitalité à l’enfant », Qui sont vos psychanalystes ?, Paris, Seuil, 2002, p. 231.