Souvenirs
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Lire les nuages, par Nathalie Georges
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Mon souvenir de lecture des Trois Mousquetaires, dis-je à Déborah Gutermann, avait la forme floue d’un nuage, et le souvenir très précis de ces nuages que la plume de Dumas fait passer sur le visage de ses personnages à des moments fatidiques. Et voilà qu’elle m’invite à en témoigner…

Ce n’est pas que le nuage romantique soit absent chez Dumas : « la lune sortait justement d’un nuage » au moment où les mousquetaires croisent le cardinal, au siège de La Rochelle. Et tandis que, plus tard, la nuit allait s’approcher, « menaçante », de « gros nuages » qui « roulaient au ciel », annonçaient l’orage qui allait apporter à Milady une « consolation à voir la nature partager les désordres de son cœur » sur la route de son destin. De vrais « gros nuages » courant « au ciel, voilant la clarté des étoiles » s’amoncelaient aussi dans le ciel sous lequel elle affronterait son jugement. Quant aux nuages « cuivrés » qui précèdent son exécution, ils semblent appeler de leur laine pourpre la faucille qui brillait dans l’œil de Ruth avant de se planter « dans le champ des étoiles ».

Mais ce ne sont pas ces nuages-là, dont la condensation est toute physique, qui évoquent le regard, ni la métaphore risquée qui fait apparaître Porthos « dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les pieds » aux yeux énamourés de sa procureuse ; ce n’est pas non plus le « nuage de sang » qui voile les yeux de d’Artagnan bastonné à l’orée du récit sous les yeux de Rochefort, qu’il a en vain appelé à répondre sur le champ de ses moqueries, ni le « nuage de poussière » en quoi se transforme le mur que les quatre amis pilonnent au siège de La Rochelle, à l’issue de leur conférence dans le fameux bastion ; ce n’est pas, enfin, Milady elle-même, quand elle apparaît aux yeux de d’Artagnan qui doit convoquer tout son courage pour ne pas se dérober à sa vue comme un « nuage sombre à l’horizon ».

Les nuages dont je parle ne sont sécrétés, tissés, cardés que par une plume. Celui qui manie celle-ci les dessine et les rend à son gré visibles ou non, énigmatiques ou interprétables. Ils sont donc essentiellement lisibles. Ainsi lorsque d’Artagnan, s’étant rendu au lieu où il doit affronter trois adversaires avec qui il ne sait pas qu’il formera bientôt le plus célèbre des quarterons de mousquetaires, présente à chacun ses excuses : « à ce mot d’excuses », « un nuage passa sur le front d’Athos ». Un nuage passe sur le front de Monsieur Bonacieux, échappant à d’Artagnan qui rencontre ce dernier et ignore que son idylle avec l’épouse du mercier n’est pas passée inaperçue de celui-ci. Un autre passe sur le front de Milady qui reçoit d’Artagnan à souper lorsque lord de Winter, son époux, évoque que leur hôte lui a sauvé la vie. Ces nuages ont ceci de remarquable que seul le contexte leur donne forme et couleur. Tout l’art du narrateur est de donner au lecteur ce surplomb qui lui permet d’anticiper sur l’action à venir, sachant qu’il n’est point de nuage sans cause, ni de signe sans conséquence. Mais toujours ils sont des signes qui passent sans y laisser d’autre marque qu’une alerte, sur le front, cette façade du palais de la pensée exposée aux regards, sinon battue par eux, et qui n’est pas sans évoquer la guerre et ses lignes.

Seules la densité, la forme et la durée de ces nuages varient. Le contexte en éclaire la teneur : ainsi, le nuage qui passe sur le front d’Athos a pour corollaire le « sourire hautain » [qui] glisse sur les lèvres de Porthos et un signe négatif [qui] est la réponse d’Aramis », tandis que le sens de celui qui passe sur le front du mercier s’explique par ce que nous savons des amours de d’Artagnan – aveugle, donc, par définition – avec la jolie lingère de la reine, qui n’est autre que l’épouse de Monsieur Bonacieux. Quant à celui qui ombre le front de Milady, il est encadré par un léger froncement de sourcil et par « un sourire tellement étrange […] que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson ».

Je n’aurai sérié ici que quelques-uns des nuages qui passent sur quelques fronts, en laissant d’autres, moutonnants ou déchirés, dans les replis de nos mémoires.

Que ceux qui veulent en compléter la série aient le front de se rappeler les exquises délices que ce fut d’accompagner, tard dans la nuit, les yeux rivés au rond de lumière de la lampe-torche braquée sur les pages et le cœur battant, la cavalcade des chevaux levant comme lièvres des nuages sur les chemins qu’ils semblaient effleurer de leurs ailes plus que de leurs sabots, et qu’ils les coursent de nuage en nuage : sur internet c’est possible et sans frais : c’est tout le mal que je leur souhaite.