Rio
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Narcisse et la Méduse, par Lourenço Astúa de Moraes
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L’être parlant semble fasciné par les images et, surtout, par les images des corps. Il semble ne pas pouvoir s’en passer. Premièrement, il en fait, il en réalise, et après, surtout, il les regarde ; il en fait donc pour pouvoir les regarder ensuite. Ainsi, première conclusion : là où il y a image, il y a regard et envie de regarder. On en déduit qu’il s’agit là d’un exercice qui fait et donne un certain plaisir à celui qui s’y abandonne. La présence d’une image dénonce donc la scoptophilie du parlant, son plaisir de voir, Schaulust, nous dit Freud[1] et, le corps s’y trouvant, le plaisir de se voir.

            Cela ne date pas d’hier : dans le contexte de l’art pariétal, la Vénus de Laussel nous donne le témoignage d’une activité qui dure au moins depuis vingt-quatre mille ans[2]. Depuis, le corps fut et continue à être représenté un peu partout : sur les murs, les colonnes, les plafonds et les parterres ; en bas-reliefs et taillés dans la pierre ; sur du cuir, du papyrus, du parchemin, du papier et, bien sûr, sur la peau. La liste est longue. Aujourd’hui, c’est sur les écrans que les images du corps semblent être les plus présentes. L’être parlant est donc celui qui a pour caractéristique de se donner à voir.

            De cette longue pratique de la représentation des corps qui longe l’histoire du parlêtre, deux moments spécifiques nous semblent cruciaux : la mise au point de la presse de Gutenberg et la découverte de la photographie.

            Si le premier système de typographie mobile date de 1040, inventé en chine par Bi Sheng, il s’agit encore néanmoins d’un processus cher et laborieux, du fait de la nécessité de travailler avec les milliers de caractères existant dans le système d’écriture chinois. La presse à caractères mobiles d’imprimerie typographique mise au point en 1450 par Johannes Gutenberg en Allemagne, avec ses pièces en métal et non plus en bois comme celles de Bi Sheng, ainsi que le petit nombre de caractères présents dans les systèmes européens d’écriture, viendra, elle, provoquer une véritable révolution, d’abord culturelle et ensuite scientifique, en Europe et dans le monde[3]. Avec la presse de Gutenberg, ce n’est pas seulement le texte et la lettre qui deviennent accessibles à un plus grand public, mais aussi l’image et, notamment, la représentation des corps.

            En 1826, Joseph Nicéphore Niépce prend ce qui est considéré comme la première photographie de l’histoire. Encore plus que l’invention de Gutenberg, la pratique photographique vient multiplier l’image des corps et en démocratiser l’accès : ainsi, dès 1900, le lancement du premier Brownie par Eastman Kodak, un appareil simple et bon marché, permet à tout un chacun de produire ces images[4]. Dans son célèbre essai Sur la photographie, Susan Sontag nous dit : « L’industrialisation subséquente de la technologie de la caméra n’a fait que réaliser la promesse contenue dans la photographie depuis ses tout débuts : démocratiser toutes les expériences en les traduisant en image »[5]. De plus et parallèlement, elle viendrait opérer un véritable déplacement dans la forme de montrer, documenter et penser la vérité des objets du monde.

            Susan Sontag nous dit, à propos de la photographie, qu’elle « […] fournit aujourd’hui la plus grande partie de la connaissance que les gens peuvent avoir du passé et sur la portée du présent. Ce qui est écrit sur une personne ou un événement est franchement une interprétation, ainsi que le sont les énoncés visuels faits à la main, comme les peintures ou les dessins. Plutôt que des énoncés sur le monde, des images photographiées semblent plutôt en être des bouts, des miniatures de réalité que n’importe qui peut faite ou acquérir »[6]. « Quelque chose qu’on écoute mais à propos de laquelle on semble avoir des doutes semble être prouvée lorsqu’on nous en montre une photographie. […] Une photographie est comme une preuve incontestable qu’une chose donnée est vraiment arrivée. Une photo peut déformer mais il y a toujours la supposition que quelque chose existe ou a existé»[7], cette chose pouvant être non seulement un événement, mais aussi l’unité des corps.

            La célèbre locution attribuée à Confucius, une image vaut mille mots, gagne, depuis l’avènement de la photographie et aujourd’hui plus que jamais, une tout autre portée.

            Si nous la prenons au sérieux, une façon de lire la contemporanéité serait de penser que, pour chaque photo prise, retouchée et partagée sur les réseaux sociaux, ce sont mille mots qui ne furent pas dits, mille mots qui furent tus. Nous pouvons en conclure donc, avec Éric Laurent, que la diversification des moyens de production de l’image, raffinant l’effet d’« instantané » de celle-ci et renforçant l’exigence de transformation immédiate de toute situation en image[8], a fortement contribué à « l’effacement des grands récits identificatoires et la multiplication des petites histoires »[9]. Il semble s’agir aujourd’hui de pouvoir communiquer de façon efficace et rapide. Si ce que nous avons à dire prend plus que cent quarante caractères – la limite permise par postage sur Twitter –,  c’est trop long.

            Ainsi, nous dit Lacan : « À mesure que le langage devient plus fonctionnel, il est rendu impropre à la parole, et à nous devenir trop particulier, il perd sa fonction de langage. […] On observe que plus l’office du langage se neutralise en se rapprochant de l’information, plus on lui impute de redondances. […] On peut y constater qu’une part importante du médium phonétique est superflue pour que soit réalisée la communication effectivement recherchée. […] Ce qui est redondance pour l’information, c’est précisément ce qui, dans la parole, fait office de résonance. Car la fonction du langage n’y est pas d’informer, mais d’évoquer. Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question »[10]

            Le parlant, croyant à la vérité apparemment factuelle et incontestable que les images des corps et de son corps transmettraient, ne parle plus comme avant, semble se contenter d’un minimum de communication et cherche son unité dans la multiplication infinie de ces images. Si, dans une représentation quelconque, l’image du corps ne s’y trouve pas, « […] elle doit s’y ajouter : l’exigence du selfie témoigne du nouveau champ qui s’offre pour satisfaire la passion d’inscription du reflet »[11]. L’image du corps incarne alors « […] dans un objet séparé, ce qui de la logique subjective échappe à la représentation »[12].

            Désormais obsédé, sidéré par l’image de « son » corps, le parlant semble se plonger dans un certain silence. Il s’agit là d’une « expérience de jouissance [qui] se présente à la fois comme présence d’Autre chose et comme absence d’une instance de perception et de représentation qui pourrait en répondre. Elle s’inscrit dans une série qui inclut l’extase, la transe ou le “ravissement”, selon le mot de Marguerite Duras. Son lieu, c’est le corps. Dans l’extase le sujet ne peut rien dire. »[13]

            Ce que Narcisse voit dans les mille reflets qu’il se fabrique aujourd’hui, ce n’est donc plus seulement son reflet, l’image de son corps. C’est aussi le regard pétrifiant de la Méduse, quelque chose qui, à son tour, le fixe dans une position de jouissance silencieuse.


[1] Freud S. (1910), « A concepção psicanalítica da perturbação psicogênica da visão » in Edição Standard Brasileira das Obras Psicológicas Completas de Sigmund Freud, vol. XI, 1969.

[2] Cf. Vénus à la corne, ou Vénus de Laussel : http://www.hominides.com/html/art/venus-a-la-corne-laussel.php

[3] Cf. Lyons M., Livro: uma história viva, Editora Senac São Paulo, 2011.

[4] Cf. https://www.fi.edu/history-resources/kodak-brownie-camera

[5] Sontag S. (1973), On photography, Rosetta Books, 2005, p. 5.

[6] Sontag S. (1973), On photography, Rosetta Books, 2005, p. 2.

[7] Op. cit., p. 3.

[8] Laurent É., L’envers de la biopolitique, Navarin / Le Champ freudien, 2016.

[9] Ibid., p. 3. L’auteur cite dans ce passage Jean François Lyotard et son œuvre La condition postmoderne.

[10] Lacan J. (1956) « Fonction et champs de la parole et du langage en psychanalyse» in Écrits, Le Seuil, 1999, p. 298-299.

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 12.

[13] Ibid., p. 14.