Edito
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Des bouquets de narcisses, par Laurent Dupont
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Les narcisses se mirent dans l’eau. Les fleurs y dessinent leurs pétales aux reflets toujours tremblants de la surface. Narcisse y laissa la vie, les fleurs ne laissent dans ce reflet que leur image. Il est rare qu’une fleur tombe amoureuse de sa propre image. Dans le mythe, Narcisse ne se reconnait pas, c’est la punition de Némésis. Ainsi, le miroir ne réfléchit pas l’image, il la reflète. Réfléchir c’est renvoyer. Refléter implique un espace entre l’image et sa source, une schize, un presque.

Avec le stade du miroir, Lacan fait valoir cet écart : « Ce qui se manipule dans le triomphe de l’assomption de l’image du corps au miroir, c’est cet objet le plus évanouissant à n’y paraître qu’en marge : l’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il assiste à son jeu[1] ». Ce qui se réfléchit se voit. Le reflet, lui, s’attrape et rend compte de cet évanouissement. La constitution de l’image du corps propre du sujet s’opère dans cet évanouissement, dans cette eau troublée de la surface. Qu’est ce qui la trouble ? La présence de l‘Autre comme tel, la présence du désir de l’Autre dans cet instant de voir. Échange de regard, dit Lacan, alors l’enfant se retourne, il se détourne du reflet de son image pour se voir dans l’œil de l’Autre comme regardé. Ainsi, c’est à se détourner de son image qu’il se constitue comme unité dans ce deuxième regard, coupé du miroir, il saisit, prélevé dans cet échange, son être unifié. Aujourd’hui, il y a une métonymie de ce regard initial à jamais perdu : snapchat, instagram, selfies… Possibilité donnée à des sujets de construire une accroche narcissique, fragile parfois, mais suffisamment présentable à l’autre et à eux-mêmes pour être. Nous pourrions dire que le narcissisme en lui-même est une forme de sublimation. Répétition parfois sans fin de cet échange de regard constituant. Finalement, ce que ces applications nous offrent, ce sont des bouquets de narcisses.

Quel bouquet nous a concocté Matuvu aujourd’hui ? Dali, Jésus, l’artiste argentin Aveta, Les Trois mousquetaires, la Méduse, Pina Bausch et Wim Wenders, le photographe Michel Loriaux, David Egers, Le métro de Moscou, Tina et Arthur, du scandale, bref, là aussi, un magnifique bouquet de narcisses.


[1] Lacan J., « De nos antécédents », Écrits, Seuil, p. 70.