Scandale
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Il n’y a plus de scandale, on ne regarde plus rien !, par Fabian Fajnwaks
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« Plus rien ne scandalise aujourd’hui », avait affirmé un ministre du gouvernement italien, auteur lui-même d’un véritable scandale lorsque son appartenance à la Loge maçonnique « P2 », Potere Due, avait été révélée. Guy Debord citait son propos dans ses Commentaires sur la Société du spectacle pour dénoncer combien ce qui n’est jamais véritablement sanctionné finit par devenir permis. Philippe Sollers l’a repris à son compte à l’exposition d’Edouard Manet, en constatant l’effort incommensurable qu’il faudrait fournir aujourd’hui pour produire un scandale similaire à celui du Déjeuner sur l’herbe en son temps.

Debord commentait déjà l’avènement du « pouvoir du spectacle » sous sa forme intégrée, décliné à travers l’excès des médias comme « politique spectacle », « justice spectacle », « médecine spectacle ». Si cette concentration du spectaculaire était juste dans son diagnostic, elle omettait la dimension pulsionnelle à l’œuvre dans la « Société du spectacle » : l’extension généralisée de la jouissance du regard. François Regnault pointait ce manque dans la revue Élucidation[1] et mettait en question l’ensemble de cette théorie de Debord à partir de cette absence. Néanmoins, si on lit les analyses du sociologue à la lumière du développement tardif du discours du capitaliste par Jacques Lacan, on peut en saisir les conséquences : l’exposition des êtres parlants à l’objet plus-de-jouir de manière directe, sans la médiation que le registre symbolique opérait jadis. C’est la « montée au zénith social » de l’objet ɑ.

Ainsi, le constat que « plus rien ne scandalise aujourd’hui » enferme le point aveuglant qu’à force de vouloir tout montrer pour satisfaire l’appétit de tout vouloir voir, notre civilisation spectaculairement omnivoyeuse fait disparaître : en vérité on ne regarde plus rien. Et que, dans le pousse à tout-vouloir-montrer et tout-vouloir-voir, le regard lui-même s’efface. Il s’agit d’une schize, d’une division, qui démontre celle annoncée par J. Lacan dans son Séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – la schize de l’œil et du regard. L’œil goulûment affamé du spectateur dans son pousse-à-voir rate l’essentiel de ce qui est regardé : la consécration de L’œil absolu – décrypté par notre ami Gérard Wajcman –, organe de la Science et de la raison pendant des siècles, est devenu aveugle, tellement il est repu d’images. Pire encore : cet œil, consacré par les technosciences, ment dans sa promesse de nous livrer l’ensemble des phénomènes encore inconnus pour les êtres parlants.

Le véritable scandale aujourd’hui est celui qui se trouve à la surface de la volonté de vision de notre civilisation, dimension la plus ignorée par elle-même : le mensonge qu’elle cherche à produire en nous astreignant au visible. Et le pousse-au-jouir que cette dimension suppose.


[1] Cf. Élucidation, n°8 / 9, Paris, Verdier, Hiver 2003-2004.