Institutions
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Seul avec les autres, par Frédéric Bourlez
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« Seul avec les autres »[1]

Sur ses mains, en y regardant de plus près, il porte les traces de son labeur du jour : la balançoire. Longtemps il n’a pu la quitter, qu’il pleuve ou qu’il vente. Sans jamais se blesser, le plus souvent les pieds nus, le plus souvent les yeux fermés, il nous surprendra par la hauteur atteinte. Impossible au départ d’avoir un quelconque contact visuel avec lui : ses yeux mi-clos ne se laissent pas aborder, et il retourne le cartilage de son lobe d’oreille vers l’intérieur pour être moins traversé par « toutes les équivoques que lui crie la langue »[2]. De grands cris de satisfaction accompagnent son usage singulier, « auto-sensoriel », du corps. Et puis, timidement, il commencera à se risquer plus souvent à l’intérieur de la maison, en nous regardant un peu plus, pouce en bouche, malgré ses quinze ans. Au départ il sera peu rassuré, mais ensuite, la photo en atteste, il s’autorisera à se reposer dans le divan du salon. Il a pu créer sa place, protégé de l’intrusion de l’Autre par un bord salvateur, patiemment élaboré avec lui au quotidien par des équipes orientées et supervisées fort bienveillantes. Dès l’entrée, sa mère nous a transmis des photos de famille et nous a demandé de continuer de le photographier, ce qui tombait plutôt bien.

Car il a pu, aussi, se laisser apprivoiser par un photographe plein de tact et de finesse, Michel Loriaux, intégré dans l’équipe de notre centre de jour. Alors que la plus grande prudence est requise dans la clinique des autismes quant à l’objet regard, qui peut littéralement « intruser » l’autiste, le travail du photographe démontre la possibilité de son intégration pacifiée au dispositif clinique et témoigne, pour ce jeune autiste, d’un apaisement. Regard de l’Autre bienveillant aidant à la construction d’une image de soi : « Einstellung », se situer à bonne distance de ce que l’on montre, avec le bon réflexe, la bonne optique.

Parce que nous avons consenti à l’accueillir en respectant ses singularités, mais aussi en nous autorisant à le photographier lorsqu’il est sur sa balançoire, peu à peu un apprivoisement mutuel est devenu possible. Véritable greffe d’imaginaire, les clichés ont grandement plu aussi à la famille, et leur ont sans doute permis de peu à peu entrevoir une autre lecture de leur fils. Les conflits s’estompèrent, les coups et les cris aussi, une certaine tendresse redevint possible. Et, curieusement, nous constaterons une modification nette : commençant à délaisser les langes, il nous surprendra par un nouveau look, mieux habillé, mieux fagoté, petite barbiche et regard beaucoup plus adressé aux intervenants. Plutôt qu’entre deux signifiants, c’est entre deux images qu’un « effet-sujet » a pu se produire. Comme l’écrivait Raymond Depardon dans Errance : « La signature du regard est une affaire intime »[3]. Et Michel Loriaux n’y déroge pas.

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[1] Titre de l’exposition à venir début 2017 de Michel Loriaux, photographe professionnel, réalisateur et producteur. Il participe très régulièrement aux activités thérapeutiques de La Porte Ouverte (Blicquy, Belgique) où il a créé un laboratoire de photographie pour les jeunes autistes et psychotiques de l’institution.

[2] Laurent É., La bataille de l’autisme, Paris, Navarin éditeur, coll. Champ freudien, 2012, p. 77.

[3] Depardon R., Errances, Paris, Seuil, 2004.