Danse
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Sous le regard de Pina, par Chloé Le Faucheur
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En 2011, sort le film Pina[1]. Celui-ci est avant tout l’histoire d’une rencontre, entre Wim Wenders, le réalisateur, et Pina Bausch, la chorégraphe. « Je n’avais aucun intérêt pour la danse jusqu’à ce que Pina m’ouvre les yeux […]. Je crois que personne d’autre n’a su se concentrer avec une telle radicalité sur le regard, sur la « lecture » du corps humain et ce qu’il peut nous raconter […] des relations entre les hommes et les femmes »[2]. Voilà le ton donné. Pina, c’est quatre pièces filmées intégralement (Café Müller, Le Sacre du Printemps, Kontakhof, Vollmond), dont Wim Wenders n’a conservé que de larges fragments, mêlés à des images d’archives et à toute une série de solos ou duos saisis en plein air, ainsi que des mouvements d’ensemble. Pina, c’est une esthétique, un régal pour les yeux. La 3D en plus. Ce dispositif permet d’apprécier autrement l’animation des corps dans l’espace. Le spectateur a l’illusion fugace d’être au milieu des danseurs. Le réalisateur ne manque pas de préciser qu’il y a toujours une perte : la 3D ne restitue pas les mouvements rapides ni le flou dans la profondeur[3]. La technique pouvant amener à la fascination[4], il était souhaitable qu’une perte subsiste. Et que, du manque, persiste le désir… de danser !

Mais au-delà de ce que l’œil voit, au-delà du beau perçu dans cette œuvre, qu’est ce qui nous regarde ici ?

Décédée en 2009, on dit de Pina Bausch qu’elle a révolutionné la danse. Les thèmes de prédilection de la chorégraphe sont la perte, les relations hommes/femmes, la solitude, l’insupportable de vivre ensemble. Ainsi Pina Bausch s’adresse à notre inconscient. Nous sommes regardés par ce que nous voyons. Chacun est invité à poser un regard neuf, ou tout au moins un premier regard, sur l’âpreté des rapports humains. La rencontre des corps et la rencontre des âmes ne vont pas de soi. Pina Bausch a fait de son œuvre ce que nous pouvons lire comme une illustration du non-rapport sexuel lacanien. Sa méthode de travail n’est pas sans faire penser à la règle fondamentale de la psychanalyse : la chorégraphe invite ses danseurs à réagir librement – par l’expression d’un geste, d’un mouvement, d’un déplacement, mais parfois aussi par des mots – aux associations qu’elle leur propose. Ces réactions spontanées servent de base au travail chorégraphique : un déplacement de l’association libre de la pensée vers le corps. Prenez pour exemple les associations dont est issu Café Müller : « Une plainte d’amour. Se souvenir, se mouvoir, se toucher. Adopter des attitudes. Se dévêtir, se faire face, déraper sur le corps de l’Autre. Chercher ce qui est perdu, la proximité. Ne savoir que faire pour se plaire. Courir vers les murs, s’y jeter, s’y heurter. S’effondrer et se relever. Reproduire ce qu’on a vu. S’en tenir à des modèles. Vouloir devenir un. Être dépris. S’enlacer. He is gone. Avec les yeux fermés. Aller l’un vers l’autre. Se sentir. Danser. Vouloir blesser. Protéger. Mettre de côté les obstacles. Donner aux gens de l’espace. Aimer. »[5]

Je terminerai par ces mots qui soulignent combien, derrière le regard non dupe sur l’impossible à l’œuvre dans la rencontre, Pina Bausch avait dans les yeux cette étincelle dont témoignent les danseurs qui l’ont rencontré : « Entre sérieux et légèreté, nostalgie et gaieté, cacophonie et beauté, elle savait nous consoler de notre fragilité et nous donner envie de prendre la vie à bras le corps. »[6]


[1] Pina, documentaire de Wim Wenders (2011).

[2] Cf. « Wenders revisite Pina Bausch : le regard de l’ange », Le Temps, 1er avril 2011 :

https://www.letemps.ch/culture/2011/04/01/wenders-revisite-pina-bausch-regard-ange

[3] Cf. « Pina de Wim Wenders », Raphaël de Gubernatis, L’Obs, 5 juillet 2013 :

http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20110407.OBS0915/critique-de-pina-de-wim-wenders.html

[4] Cf. Brousse M.-H., « Objets étranges, objets immatériels : pourquoi Lacan inclut la voix et le regard dans la série des objets freudiens ? » Arquivos Brasileiros de Psicologia, v.59, n°2, 2007.

http://pepsic.bvsalud.org/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1809-52672007000200017

[5] Vassas C., « À propos de Café Müller, une pièce de Pina Bausch », Revue Terrain, août 2007, p. 63-76 : http://terrain.revues.org/6011

[6]  Danto I., Celle qui a révolutionné la danse et le regard, Revue Esprit, 2009, août/septembre, p. 250-254

 Isabelle Danto, Pina Bausch. Celle qui a révolutionné la danse et le regard. Editions Esprit, 2009/8 Aout/Septembre, pp 250-254.