Moscou Regard de ...
  • 17 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un abîme vertigineux, par Grigory Arkhipov et Anastasia Arkhipova
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 « Votre métro est vertigineux ! Or, son marbre ne vous inspire pas trop… Je n’ai vu nulle part des passagers aussi mornes et isolés ! », s’exclame mon collègue espagnol. Il paraît que la morosité de mes compatriotes est la première chose qui saute aux yeux des étrangers. Surtout avec toute cette abondance de marbre, digne des tombes égyptiennes, en arrière-plan.

Une Américaine, qui habite depuis plusieurs années à « Mordor »[1], a essayé de lancer un défi à ce spleen accablant. « Le sourire servira de passerelle sur l’abîme de l’isolement social », ainsi raisonnait cette idéaliste élevée à la lecture de Pollyanna. Saisie d’un zèle missionnaire, elle s’engouffrait dans les abîmes de l’enfer marbré pour percer, avec des rayons de bonté, les nuées de la mélancolie slave. Elle cherchait à croiser le regard de ses compagnons de voyage. Elle souriait délicatement pour ne pas effrayer un Slave farouche. Cette amoureuse du ping-pong des sourires a échoué : personne ne lui a renvoyé la balle. Vaincue par le milieu souterrain, elle crispe désormais son visage en un masque morose dès qu’elle entre dans le métro.

La bouche marbrée avale son flux de passagers, en le transformant dans ses entrailles en une masse homogène. Le corps perd son érotisme en devenant un morceau de chair « bâclé à la six-quatre-deux ». Les autres morceaux, obéissant à la loi du péristaltisme monstrueux, se collent contre vous. Ces corps sans limites se baignent dans les incessants commandements qui retentissent dans les haut-parleurs : « Cédez les places aux personnes âgées ! », « Soyez vigilants ! », « Soyez gentils ! » etc. Ce décalogue mécanique est invasif mais on apprend vite à ne pas y faire attention.

Une femme derrière moi se reflète dans les portes automatiques. Nos regards se croisent dans la zone de la consigne « interdit de s’appuyer ». Une étincelle électrique humanise nos masques figés mais engendre un vertige. « Attention ! Les portes s’ouvrent ! » Embarrassés, nous baissons les yeux, ces orifices spontanément érotisés, et nous nous transformons à nouveau en morceaux de chair anonymes : l’abîme de Che vuoi ne se voile pas par la bienveillance mondaine.

En Russie post-soviétique, il n’y a pas de rapport social. On ne sait pas comment s’adresser à un citoyen inconnu. L’ancien « camarade » n’existe plus, alors que soudar et soudarynja (les analogues pré-révolutionnaires de monsieur et madame) semblent aussi ridicules que « votre excellence » en France actuelle. Il ne nous reste qu’à avoir recours aux notions quasiment biologiques des mujchina et jenchina (homme/femme, voire mâle/femelle).

« Les yeux sont le miroir de l’âme », dit le proverbe. Or, le regard que je rencontre dans la surface des portes automatiques se situe au-delà du miroir et brise, ne serait-ce que pour un instant, le morne cocon « bâclé à la six-quatre-deux ». Là où la barrière salvatrice tissée des fictions sociales est abîmée, la distance entre l’anonymat et l’intimité qui nous protège contre La Chose fait défaut.


[1] Moscou : Cf. https://www.lobjetregard.com/2016/08/22/moscou-sous-loeil-de-sauron/