Cinéma
  • 19 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard en abîme, entretien avec Isabelle Rèbre
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Isabelle Rebre réalise des portraits où elle met en scène des artistes qui reproduisent un regard qui les regarde[1]. En mettant en abîme cette question du regard dans ses films, elle ouvre un espace pour se mouvoir elle-même. Dans son essai La dernière photographie, Saraband de Ingmar Bergman[2] à paraître aux éditions de La lettre volée, elle écrit sur un film dans lequel le portrait d’une femme et son regard jouent un rôle central.

Comment t’es venue l’idée de cet essai ?

J’ai d’abord écrit Fin, un texte de fiction pour le théâtre[3], dans lequel je me mets en jeu avec Bergman. Pour écrire, j’ai plongé dans son univers jusqu’à ce que celui-ci me devienne familier.

Pourquoi la rencontre avec son dernier film, Saraband, a été, dis-tu, la plus saisissante ?

Saraband résonnait singulièrement avec mon histoire : il y est question d’une jeune fille qui a perdu sa mère et qui lutte pour se libérer de l’emprise mortifère de son père et de son grand-père. La disparue continue d’être présente à travers son portrait photographique. J’ai vu le film avec le sentiment troublant que j’en savais quelque chose, mais que j’ignorais. À la mort de ma mère, mon père m’avait donné son portrait. Je me suis mise à faire des films dans l’espoir de réanimer un jour cette image arrêtée. J’ai écrit cet essai pour comprendre de quelle manière ce cinéaste génial mettait en scène ce portrait de défunte et comment ce qu’on tenait pour inerte pouvait provoquer du mouvement.

La photo dans Saraband est donc ici la représentation du regard qui nous permet de nous mouvoir ?

Le portrait photographique représente une femme qui les regarde et nous regarde. Ce regard permet à la jeune fille d’aller vers son désir, donc vers la vie. En faisant tiers, il provoque un déplacement. Sa mère a disparu, mais reste son portrait qui la regarde. Comme toujours chez Bergman, le film est lié à sa vie. Il ne peut se résoudre à l’idée de ne plus jamais voir sa femme qui vient de mourir, et la création de cette fiction avec ce personnage de veuf anéanti l’aide à transformer cet impossible. Je pensais que la femme de la photographie était la femme de Bergman, qu’il lui avait ainsi donné une forme d’éternité. Mais en fait, il a organisé une séance de prise de vue pour fabriquer le portrait d’Anna dans l’esprit de sa femme. Ce portrait cadré bien comme il faut vient à la place du rien, comme un paravent. Et Saraband, dont ce portrait est le cœur, devient un tombeau pour son aimée.

Ce film devient donc objet regard pour lui ?

Il y met en scène un regard qui éternellement le regarde. Bergman dédie ce dernier film à sa femme et le présente comme un acte d’amour. Or, dans l’univers Bergmanien, celui qui est aimant est vivant. Ce film, signe visible de son amour, fait de lui un vivant éternel. Les voilà tous les deux, mari et femme, vivants et ensemble pour l’éternité.

Tu évoques dans ton avant-propos la question des « regards déportés », peux-tu nous en dire quelque chose ?

Comment je fais avec mes morts est une question qui me travaille. Mais ça ne m’intéresse pas de raconter ma petite histoire. Ce qui m’anime, c’est de filmer des artistes et d’écrire sur des œuvres où cette interrogation est mise en oeuvre. En termes de cinéma – le cinématographe est l’écriture du mouvement – c’est la question de l’image arrêtée dans le film. Chacun va avoir son style pour dialoguer avec ses fantômes. Ces regards que d’autres, peintres ou cinéastes, reproduisent, et qu’à mon tour je mets en scène, sont pour moi des regards déportés, dans le sens où ils tracent des lignes qui déplacent mes coordonnées et me portent ailleurs. Et chaque rencontre me transporte plus loin.

[1] Voir un extrait de La peinture de Jean Rustin https://vimeo.com/108914969 et Ricardo Cavallo et le rêve de l’épervier : http://www.apertedevuefilm.fr/films/documentaire/ricardo-cavallo-ou-le-reve-de-l-epervier-212

[2] Rèbre I., La Dernière photographie. Saraband de Ingmar Bergman, Bruxelles, Ed. La Lettre Volée, Collection Palimpseste, à paraître.

[3] Fin, mis en scène par B. Bloch et M. Colcomb, a été créé en 2015 dans une coproduction du Réseau (Théâtre), Scène Nationale de Vandoeuvre et du CDN de Nancy. https://reseautheatre.wordpress.com/les-spectacles/fin/