Faire tache
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Au-delà du regard, voir l’absolu, par Monique Amirault
  • -

C’est d’une manière bien singulière qu’Yves Klein, dès les années quarante, subvertit la fonction du regard. « Pour moi, la peinture n’est plus en fonction de l’œil, aujourd’hui », proclame-t-il.[1]

« Il ne suffit pas de dire ou d’écrire : “J’ai dépassé la problématique de l’art”. Il faut encore l’avoir fait. Je l’ai fait. »[2] Cet acte fait suite, pour lui, à un temps nécessaire de stabilisation de la chose. « La couleur, l’espace sensible pur, dit-il, me clignait de l’œil d’une manière irrégulière mais obstinée. Cette sensation de liberté totale de l’espace sensible pur exerçait sur moi un tel pouvoir d’attraction que je peignais des surfaces monochromes pour voir, de mes yeux voir, ce que l’absolu avait de visible. »[3] Cette fascination prend le chemin d’une « possibilité picturale », le jour où Klein se dit « Pourquoi pas », signe du destin, « signal […] qui indique que l’archétype d’un nouvel état des choses est prêt, qu’il a mûri, qu’il peut apparaître au monde »[4]. Il entreprend alors de présenter, sans intermédiaire, cette sensibilité picturale invisible.

Refusant, dans tout tableau, figuratif ou abstrait, « la ligne et toutes ses conséquences : contours, formes, compositions », refusant « d’être emprisonné dans le vertige psychologique de la composition, aux limites de l’incommensurable prestige de la vie elle-même, de la vie en soi […] »[5], Yves Klein considère les lignes comme des barreaux de fenêtres de prison. Ses recherches vont dès lors viser à éradiquer tout ce qui arrête le regard, pour rendre visible l’absolu.

C’est ainsi qu’il débouche dans l’espace monochrome, « dans la sensibilité picturale incommensurable […] s’imprégnant volumétriquement, hors de toutes proportions et dimensions, dans le tout »[6]. Il y éprouve cette « inouïe sensation de liberté ». Et c’est par le bleu, « la grande couleur », le bleu immatériel, qu’il cerne « l’indéfinissable ». Il fait sien ce propos de Gaston Bachelard : « D’abord, il n’y a rien, ensuite il y a un rien profond, puis une profondeur bleue. »

Ce bleu immatériel fera l’objet d’une mémorable exposition, le 28 avril 1958, chez Iris Clert ; les invitations seront ainsi libellées par le critique d’art Pierre Restany : « Iris Clert vous convie à honorer, de toute votre présence affective, l’avènement lucide et positif d’un certain règne du sensible.[7] » Et Iris Clert elle-même présentera ainsi l’artiste : « […] Yves Klein est allé jusqu’à l’exaspération de la couleur et même plus loin encore, jusqu’à l’immatérialisation du tableau. »

Un an avant sa mort intervenue prématurement alors qu’il a trente-quatre ans, Klein expose à New York « le Manifeste de l’hôtel Chelsea », dans lequel il décrit une expérience déterminante, alors qu’il a dix-huit ans : « Alors que j’étais encore un adolescent, en 1946, j’allai signer mon nom de l’autre côté du ciel durant un fantastique voyage “réalistico-imaginaire”. Ce jour-là, alors que j’étais étendu sur la plage de Nice, je me mis à éprouver de la haine pour les oiseaux qui volaient de-ci, de-là, dans mon beau ciel bleu sans nuage, parce qu’ils essayaient de faire des trous dans la plus belle et la plus grande de mes œuvres. »

Dans cet au-delà de l’objet regard, rien ne doit faire tâche ni trou.

[1] Klein Y., « Le dépassement de la problématique de l’art », Vers l’immatériel, Paris, éditions Dilecta, 2006, p. 19.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 20.

[5] Klein Y., « La conférence à la Sorbonne », op. cit., p. 51.

[6] Klein Y., « Le dépassement de la problématique de l’art », op. cit., p. 20.

[7] Ibid., p. 23.