Edito
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Dès la nature, par Philippe Hellebois
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La schize de l’œil et du regard… cette expression de Lacan, désignant la structuration du champ visuel, reste surprenante par la promotion d’un organe, l’œil, conjuguée à l’absence de termes habituels comme le sujet et l’Autre. Que sont-ils devenus ? Disparus ou remplacés par l’œil pour le sujet, et par le regard pour l’Autre ? Dans ce cas, cela ne peut constituer pour Lacan un changement de vocabulaire sans conséquence – à mot nouveau nouveau monde, à supposer que ce soit encore un monde…

Ce Séminaire XI est celui où a commencé à se construire un nouveau Lacan après son excommunication par l’IPA, un Lacan qui va devenir de plus en plus lacanien en emmenant son public vers les seuls confins qui l’intéressent et qu’il nomme réel – il dira d’ailleurs plus tard que le réel est son symptôme. Ce réel le pousse à effectuer ce qu’il qualifie de lointaines explorations comme celles de savoir depuis quand la fonction de l’œil est présente dans le vivant. Il insiste aussi sur le rapport du sujet à l’organe qui est « au cœur de notre expérience » et affirme que « dans notre référence à l’inconscient, c’est du rapport à l’organe qu’il s’agit »[1].

Lacan ne s’intéresse évidemment pas au fonctionnement classique de cet organe, à la mesure de ses performances, mais à ce qui l’affecte, soit à la lumière. La vision n’est pas selon lui qu’une affaire de lignes comme dans l’optique géométrale, mais de rapport à la lumière. Et lorsque celle-ci s’incarne, c’est-à-dire nous concerne, elle devient regard. Lacan précise encore que cette optique ne peut suffire à définir le sujet dans le champ visuel puisqu’elle réduit celui-ci à un jeu élaboré de droites et de courbes qu’un aveugle pourrait suivre avec le doigt. L’être du sujet se situe par rapport à un point lumineux que Lacan poète décrit comme « point d’irradiation, ruissellement, feu, source jaillissante de reflets »[2]. Autrement dit, l’organe dans ce Séminaire intéresse l’inconscient parce qu’il est le siège d’une jouissance – ce qui fera dire à J.-A. Miller que l’inconscient y est conçu sur le modèle d’une zone érogène.

 Lacan va plus loin encore, et pose que la lumière n’affecte pas seulement les êtres parlants mais aussi nombre de créatures animales, fussent-elles les plus élémentaires comme des crevettes, des papillons, etc. – la schize de l’œil et du regard vaut « dès la nature »[3]. C’est ce qui le retient dans les faits de mimétisme étudiés de façon si originale par Roger Caillois dans son petit livre Méduse et Cie. « Le mimétisme n’est pas adaptation au milieu pour survivre, mais fascination pour un point lumineux, une tache, qui s’en distingue : « C’est à [une] forme tachée que le crustacé s’accommode. Il se fait tache, il se fait tableau, il s’inscrit dans le tableau. C’est là ce qui est à proprement parler le ressort original du mimétisme. »[4]

 Faire tableau dans la lumière serait donc partout irrépressible… Matuvu seconde nature !

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 85 et 94.

[2] Ibid., p. 87.

[3] Ibid., p. 98.

[4] Caillois R., Méduse et Cie, Paris, Seuil, 1960 ; Lacan, J., Ibid., p. 91-92.