Réseaux
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Des reflets, des brillances et des taches, par Lennig Le Touzo.
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Sur Instagram, le réseau social de partage d’images, on se passe du langage. On ne se parle pas, on (se) regarde. Quatre-vingts millions de photos et vidéos par jour y sont partagées par quatre cents millions d’utilisateurs. Mais selon les propos de Kevin Systrom[1], le co-fondateur de l’application, 80% de ces images ne sont pas vues ! À l’époque de l’Autre qui n’existe pas, les images postées par les internautes ne trouvent pas leur destinataire.

Dans son livre, l’Envers de la biopolitique[2], Éric Laurent dit que « la diversification des moyens de production de l’image a raffiné l’effet d’“instantané” de celle-ci et renforcé l’exigence de transformation immédiate de toute situation en image. »[3] On poste des photos sur Instagram comme on jette une bouteille à la mer, dans l’attente (ou pas) qu’un regard se pose sur elles.

Souvenons-nous de l’apologue de Petit-Jean. Lacan accompagne un nommé Petit-Jean à la pêche en mer. Une boîte de sardines flotte à la surface de l’eau et miroite au soleil. Petit-Jean, ironique, dit à Lacan : « Tu vois, cette boîte ? Tu la vois ? Eh bien, elle, elle te voit pas ! »[4] C’est la question de l’objet regard qui est en jeu. Dans l’apologue, le sujet est aveuglé par la brillance de la boîte se reflétant sur la mer. Ce que sous-entend le pêcheur au jeune Lacan, c’est qu’il ne voit pas qu’il fait tache dans le tableau. Lacan n’hésite pas à narrer ce souvenir plutôt pénible pour faire saisir à l’auditoire la chose suivante : « Le tableau, certes est dans mon œil. Mais moi je suis dans le tableau. »[5] Non seulement les taches, les brillances, les reflets, provoquent un effet d’aveuglement, mais rien ne vient mieux dire ce qu’est le regard que ces taches, ces reflets ou ces brillances : un objet hors-corps.

De fait, sur Instagram, nous ne sommes pas tant regardants que regardés par tous ces reflets du monde. Éric Laurent précise que : « La force de l’image à tous ces niveaux est d’incarner dans un objet séparé ce qui dans la logique subjective échappe à la représentation. »[6] À travers cette pratique de partage de photos instantanées, n’est-ce pas une tentative de faire passer le monde, la vie, dans le tableau, une tentative des sujets modernes de se représenter eux-mêmes et plus précisément d’attraper ce qui, du réel, échappe à la représentation ?

[1] Cf. http://tempsreel.nouvelobs.com/les-internets/20151001.OBS6866/instagram-le-selfie-n-est-pas-quelque-chose-de-nouveau.html

[2] Laurent É., L’Envers de la biopolitique, Paris, Navarin, Le Champ freudien, 2016.

[3] Ibid., p. 12.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 89.

[5] Ibid., p. 89.

[6] Laurent É., op. cit., p. 12.