Littérature
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Énamoration, par Laëtitia Belle
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« Je traversai la cour pour me rendre à cette jolie maison ; je montai le perron, et lorsque j’entrai dans l’appartement, mes yeux furent frappés du plus touchant des spectacles que j’ai vu de ma vie. Six enfants, depuis l’âge de deux ans jusqu’à onze, s’empressaient dans la première salle autour d’une jeune fille d’une taille moyenne, mais bien prise et vêtue d’une simple robe blanche garnie de nœuds de couleur rose pâle. Elle tenait un pain bis dont elle coupait à chacun de ces enfants un morceau proportionné à son âge ou à son appétit. Elle le donnait d’un air si gracieux ! […]. »[1]

La scène de coup de foudre du jeune Werther pour Charlotte met en évidence le fondement narcissique de la rencontre amoureuse – Verliebtheit. Lacan le situe en ces termes : « Rappelez-vous Werther voyant pour la première fois Lotte en train de pouponner un enfant. C’est une image parfaitement satisfaisante de “l’Anlehnungstypus” sur le plan anaclitique. Cette coïncidence de l’objet avec l’image fondamentale pour le héros de Goethe est ce qui déclenche son attachement mortel ».[2]

Autre nom du fantasme, l’image fondamentale du héros goethien situe un certain type d’objet tel que Freud nous en parle dans son texte consacré à la Vie amoureuse. Il y a, nous dit-il, « l’objet de type narcissique et l’objet de type étayage ».

Pour Werther, l’énamoration pour Charlotte se produit à partir d’un trait électif qui accroche son regard et le phallicise. L’attachement mortel – l’hainamoration –, tel que Lacan l’évoque, situe les coordonnées du fantasme de Werther, que la place de l’objet féminin nous délivre : une femme nourrit des enfants. Le regard cause le désir mais en y produisant toujours une perte, un ratage : « Le regard ne se présente à nous que sous la forme d’une étrange contingence symbolique de ce que nous trouvons à l’horizon et comme butée de notre expérience, à savoir le manque constitutif de l’angoisse de castration »[3].

Werther en fait l’expérience douloureuse et répétitive : du point d’où il regarde Charlotte, elle ne fait que le voir. Ratage de structure, certes, mais qui étreint à chaque fois Werther dans son corps. Les « souffrances » du corps se rappellent à lui telle une « mémoire des impressions et des pensées d’époques ultérieures […]. Cette scène destinée à illustrer les plus importants tournants de l’histoire de votre vie, l’influence des deux plus puissants ressorts pulsionnels, la faim et l’amour. »[4]

[1] Goethe J.W., Les souffrances de jeune Werther, (1774), Paris, Coll. GF Flammarion, 1968, p. 60.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, (1953-1954), Paris, Seuil, 1975, p. 162.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, p. 69.

[4] Freud S., « Sur les souvenirs-écrans », Névrose, Psychose et Perversion (1899), Paris, PUF, p. 125.