Dévoilement
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le bon, la brute, le truand et le regard maître, par Laurent Dupont
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Nous étions trois assis sur le canapé les yeux rivés sur l’écran, regardant Le bon, la brute et le truand, mon père, mon frère et moi. La télévision était cet œil dans lequel se reflétaient les images avec lesquelles j’habillais mon fantasme : nous étions trois assis sur le canapé et la télé nous regardait : le bon, la brute et le truand. Miroir créé de toute pièce pour donner corps à ma jouissance.

Le film donne une explication psychologique du titre.

La brute, Sentenza (sentence ?), l’est parce qu’il est prêt à tout pour l’argent, la pulsion ne trouve pas de limite, aucune règle morale, aucune éthique. Pouvant passer des sudistes au nordistes durant la Guerre de sécession, avec pour unique but l’argent. Il représente une autorité qui ne s’impose que par la peur qu’inspire une violence qui ne semble obéir qu’à sa jouissance.

Du truand, Tuco, la scène mémorable du monastère nous livre la clef : il était l’aîné, il a dû ramener de l’argent pour que sa famille s’en sorte, par tous les moyens. Grâce à cela, son frère est devenu un moine lettré, ce dont Tuco est très fier. Lorsque ce frère lui fait le reproche d’être ce qu’il est, un voleur et un truand, Tuco lui délivre une interprétation avec un magnifique coup de poing qui lui vaudra l’admiration du « bon ».

Le bon ne l’est pas vraiment du point de vue moral : arnaqueur, chasseur de prime / escroc, parfois cruel, assassin. On ne sait rien de son passé. Je ne comprenais pas pourquoi le réalisateur le nommait « le bon ». Pour moi, il était le bon parce qu’il aimait bien le « truand ».

Dans mon canapé, je faisais permuter les places à toute vitesse. L’amour et la haine, la rivalité et la fraternité se mélangeaient pour fabriquer un regard multiple emportant avec lui, la honte, la colère, le dégoût, la fierté. Regard maître[1], regard dont je me faisais l’objet. Il fallut presque trente années d’analyse pour réaliser que ce regard, c’était le mien, logé au champ de l’Autre, et qu’il guidait, définissait le cadre de ma réalité et les places auxquelles j’inscrivais l’autre.

À la fin du film, un duel phénoménal à trois – un truel ? Les yeux plein cadre, l’œil en gros plan. Plissés et sans émotion « du bon », plissés et scrutateurs de « la brute », grands ouverts, vifs, apeurés ou inquiets du « truand ». L’œil était dans la télé et me regardait. Une lutte à mort.

Sentenza mort, il reste cette phrase mémorable prononcée par « le bon » à l’adresse de Tuco : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses ».

Je n’ai pas forcément un pistolet chargé, mais j’ai fini de creuser.

[1] Miller J.-A., Intervention au « Parlement de Montpellier », Journée UFORCA, mai 2011, inédit.