Faire tache
  • 20 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Quand l’impureté est politique, par Agnès Vigué-Camus
  • -

Le titre du livre de Philip Roth, publié en France en 2002, The human stain, littéralement la tache humaine résonne, pour moi, avec la tache dont Lacan fait surgir la spécificité dans le Séminaire XI. Pourtant les deux approches ne sont pas superposables. La tache, chez Philip Roth, comme le dit l’un des personnages du livre, Faunia, est liée à « la souillure » qui caractérise la condition humaine. Nous laissons une souillure, nous laissons une trace, nous laissons notre empreinte. Impureté, cruauté, sévices, erreur, excrément, semence […] Le fantasme de pureté est terrifiant ». Philip Roth écrit ce livre après l’année 1998 où éclate l’affaire Clinton-Lewinsky, alarmé par la conformité et le politiquement correct en vogue alors aux États-Unis et menant, selon lui, au pire. Le héros du livre, Coleman Silk, lui, se précipite vers le pire en cherchant à échapper à une sorte de tache originelle, son destin d’homme noir. Noir à la peau claire, il se fait passer pour blanc, ce qui se paie d’un bannissement de la famille par son frère aîné qui lui assène : « Ne t’avise jamais de montrer ta petite face de Blanche-neige dans cette maison. » Colman fait ça pour être libre, décidant seul de se purifier de son destin encombrant, écrit Philip Roth. Mais ce destin ressurgit plusieurs dizaines d’années plus tard, lui adressant un pied de nez grimaçant. Accusé de racisme envers deux étudiants africo-américains, qui sèchent son cours et dont il dit : « do they exist or are they spooks ? » – mot malheureux car spook équivoque, dans l’argot des années cinquante, avec bougnoule ou bamboula – Colman est alors victime d’une chasse aux sorcières et exclu de l’université, première boucle d’une spirale qui l’entraînera vers la mort.

Ce qui intéresse Lacan, dans le Séminaire XI, n’est pas tant l’impureté de la tache que ce en quoi elle est affine au sujet. Point opaque dans la lumière aveuglante du premier regard jeté sur le petit homme, elle tient de l’imitation, de l’identification imaginaire à l’autre, mais révèle surtout un réel irréductible. Cela nous ramène à Colman et au mystère qui l’entoure : dans quel désir est-il pris malgré lui ? Est-ce lorsque sa blonde petite amie, Steena, « à la splendeur dorée » recule devant la vérité brusquement révélée lors d’un déjeuner dominical dans la famille de son amoureux que Coleman Silk opte pour le camouflage en homme blanc ? Lorsque, quarante ans plus tard, la tache fait retour, le mot « Blanche neige » – celui-là même que son frère lui avait jeté au visage – vient alors aux lèvres de Coleman. Il crache cette injure à l’avocat qui lui suggère de rompre avec Faunia, dont le mari, ancien vétéran de la guerre du Vietnam et accessoirement paranoïaque, le menace : rupture insupportable avec cette femme dont il jouit et qui est sans doute la seule avec laquelle il a partagé son noir secret. Les dernières pages du livre, d’une beauté saisissante, dépeignent Les Farney l’assassin, faisant tache dans le tableau d’une nature recouverte par la neige immaculée.

Faire miroiter le réel au-delà des images dont nous sommes captifs, Philip Roth s’y est attelé à sa table d’écrivain. Ses quelques années d’analyse et l’exercice de l’association libre l’ont, dit-il, affranchi d’une trop grande admiration à l’égard de figures idéales de la littérature américaine et il y a trouvé son style. Son expérience d’écrivain et peut-être ses quelques années d’analyse, lui ont fait éprouver la dignité de ce qui ne peut s’effacer. Il donne à cette marque indélébile une fonction politique : se mettre en travers de la folie du puritanisme et de la pureté qui fait des ravages aux États-Unis et ailleurs.