Buenos-Aires
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’aveugle et le regard, par Ana Clara Filhol
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Le conte intitulé « Amour »1 nous présente une femme d’âge moyen, Ana, dévouée aux travaux domestiques ; le côté paisible de ses routines met en évidence pour nous les limites d’un espace, garanties par la tranquillité dévolue à ce qui est protégé. La vie d’Ana est sa création propre, basée sur un travail ordonné fait de tâches qui se rapportent à son mari et à son fils ; ce sont elles qui lui permettent de se mouvoir dans un environnement apaisant, où tout semble contrôlable. Mais tous les après-midi, « une heure dangereuse » se présente qui attente à ce monde, à cet espace qu’elle a su par ailleurs dominer. « Quand ce n’était pas sa propre force qui était requise, elle s’inquiétait », son cœur se serrait d’effroi mais elle l’étouffait avec la même habileté que celle qu’elle avait vouée aux tâches du foyer.

Au commencement de l’histoire, nous apprenons qu’ »un peu fatiguée, chargée des courses qui déforment son nouveau sac de mailles, Ana est montée dans le tramway ». Je situe dans ce mouvement le franchissement d’une limite. En effet, c’est juste après que la rencontre survient, déclenchant alors l’irruption de ce qu’on ne peut pas nommer. Par la fenêtre du tram, elle voit, comme suspendu dans le temps et l’espace, un aveugle mâchant un chewing-gum : « Elle regarde l’aveugle profondément, comme on regarde ce qui ne se voit pas ». Cette rencontre particulière et inattendue dérègle son monde, tout lui paraît soudain inconnu, l’espace lui devient inhabitable, irréel, sinistre et en même temps plein de vie – horreur et désir. Tout d’un coup, son monde, avec la familiarité qu’il comportait, se trouve interrompu. Dehors, il y a la rencontre avec ce quelque chose d’inquiétant qui la surprend et la captive. « Le monde s’était à nouveau transformé en un malaise. Tant d’années s’écroulaient. Expulsée de ses propres jours […] ce qu’elle appelait une crise avait fini par lui arriver. La marque en était le plaisir intense avec lequel elle regardait maintenant les choses, souffrant, effrayée […]. Elle avait si bien calmé la vie, elle avait fait si attention qu’elle n’en avait pas profité, pour que ça n’explose pas. Elle avait conservé en tout une compréhension sereine […], agi en tout point si bien pour assurer la suite des jours. Et voilà qu’un aveugle mâchant un chewing-gum l’avait entièrement brisée ».

Le récit se poursuit avec le retour à la maison, à la spatialité retranchée qui lui donne abri. Son mari « dans un geste qui n’était pas de lui mais lui parut naturel, prit la main de sa femme, l’emmenant avec lui sans regarder en arrière, l’allégeant du péril de vivre […]. Maintenant elle se coiffait devant le miroir, pour un instant sans aucun monde dans le cœur. Avant de se coucher, comme pour éteindre une bougie, elle souffla la petite flamme du jour ». Ainsi s’achève la narration.

Je réduis ce récit à son élément central, la rencontre du réel dans la dimension scopique. Ce heurt avec le regard de l’aveugle qui la surprend et la piège est la tuchè authentique, la rencontre avec l’objet en tant que tel. « Le regard ne se présente à nous que sous la forme d’une étrange contingence »2, comme Lacan l’énonce. Quand la fonction de cadre à laquelle le fantasme pourvoit est tenue en échec et que la limite du domestique (qui pourrait sembler fonctionner aussi comme cadre) est franchie, alors le signe de l’angoisse s’impose à notre personnage, Ana, et lui imprime tout ce qui, dès lors,

s’ensuit : les coordonnées habituelles s’altèrent, le monde se dérègle ainsi que les espaces qu’il contient. « C’est seulement la dissimulation du regard dans la vision qui donne sa consistance au champ de la réalité. La vision du champ de la réalité occulte le regard »3. À l’inverse, dès que le regard fait son apparition, le champ de la réalité se trouve perturbé. La possibilité qu’une réalité soit organisée semble corrélée avec cet aspect : si elle perdait cela, elle perdait le monde. En d’autres termes, « le champ de la réalité ne se soutient que de l’extraction de l’objet a »4.

Le regard est donc ce qui se perd dans la vision. Le regard est hermétique à l’image, il y fait défaut. C’est toutefois cette élision du regard dans la vision qui est cause de celle-ci. Sur le terrain de la pulsion scopique, ce caractère cessible de l’objet induit la séparation que Lacan appelle « schize » de l’œil et du regard ; elle implique l’extériorité du regard en ce qui concerne l’organe. Si nous considérons cette « schize » comme Lacan le propose, non seulement il n’y a là plus rien d’étrange ni de paradoxal, mais nous localiserons correctement, dans la rencontre avec l’aveugle du conte, la rencontre avec l’objet regard, puisque le regard et l’organe de la vision ne coïncident pas.

Cette schize suppose à son tour la réduction d’un trou délimitant la présence d’une absence (dans la notion d’objet a). Il est intéressant que, dans cette rencontre avec le regard – dans la cécité – on puisse bien situer comment ce qui est en question est la rencontre avec un trou. L’objet regard apparaît en plus, délimitant la présence du trou lui-même. Jacques-Alain Miller le dit ainsi : « Le petit a, quand il est saisi comme structure topologique et comme consistance logique a, si l’on peut dire, la substance du trou et ce sont les pièces détachées du corps qui viennent se façonner ensuite dans cette absence »5.

La rencontre avec le regard chez l’aveugle ne nous sert pas seulement pour capter la schize de l’œil et du regard mais aussi pour situer la présence du trou en tant que tel.


1 Lispector C., Amour et autres nouvelles, éd. Des femmes, texte lu par Fanny Ardant, 2015.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 69.

3 Miller, J.-A., Matemas I, Ediciones Manatial, Buenos Aires, 1987, p. 172.

4 Lacan J., « Du traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 553, note 1.

5 Miller, J.-A., « Una lectura del seminario Deun Otro al otro », Revista Dispar 7, Ed. Grama, 2008, ou « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », Revue de la Cause freudienne n° 65 à 67, Paris, Navarin Seuil, 2006-2007.

Trad. Nathalie Georges, revue par Barbara Bertoni