Littérature
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le Cercle, par Annie Dray-Stauffer
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Auteur et éditeur à succès, lauréat de l’American Book Award et du prix Médicis étranger pour deux autres de ses œuvres, Dave Eggers a publié en 2013 The Circle qui vient d’être traduit et publié en français, chez Gallimard[1]. Fable de l’hypermodernité, Le Cercle nous laisse apercevoir ce qui pourrait bien nous arriver si la ligne asymptotique, que nous suivons pour le moment, venait à percuter le champ de notre vie quotidienne.

La trajectoire implacable de son héroïne, Mae Holland, tout au long de ce roman qui donne la chair de poule, se conclut sur cette certitude : « elle retrouverait ses parents, tôt ou tard, dans un monde où chacun pourrait connaître l’autre pleinement, véritablement, sans secret, sans honte, sans avoir besoin de demander la permission de voir ou de savoir, dans un monde où chacun cesserait enfin de garder égoïstement par-devers soi la moindre parcelle, le moindre moment de son existence. Tout cela serait bientôt remplacé pour un accès illimité, une transparence éclatante, un monde perpétuellement illuminé. La Complétude était imminente, et avec elle viendrait la paix, et l’unité ; tout ce désordre que connaissait l’humanité jusqu’à maintenant, toutes les incertitudes qui caractérisaient le monde avant l’existence du Cercle ne seraient plus qu’un souvenir. »

Comment donc arriverons-nous à ce monde où règnera la Complétude ? Par la grâce de l’objet regard, qui permettra à tous de suivre chacun d’entre nous, à chaque instant de sa vie. Il ne restera plus d’autre choix que de porter une caméra filmant nos propres faits et gestes et un écran pour voir ceux des autres, ainsi que le nombre de nos watchers. Pour le bien de tous, évidemment, et pour notre propre bien, pour faire partie de la communauté humaine réglée désormais par le Cercle, avatar à peine voilé de Google, qui aura le monopole de la délivrance de toutes les informations et de tous les échanges. Tout deviendra si transparent… Plus d’égoïsme, tout un chacun a le droit d’avoir accès à toutes les expériences de l’autre. Plus de corruption, les politiques sont parmi les premiers à entrer dans la danse. Plus de délinquance, qui voudrait que son crime soit vu de tous ? Les humains s’allègeraient-ils alors de leurs pulsions ? Non pas, le regard seul aurait droit de cité et par son truchement, toutes les autres pulsions pourraient s’épanouir, à la condition expresse qu’elles soient partagées par tous : la même jouissance pour tous au même moment et, grâce à une technologie toute-puissante et omniprésente, tous les problèmes humains seraient résolus ! Voir, être vu, se voir être vu, être vu se voyant, toutes les déclinaisons deviendraient possibles à une échelle planétaire. Jusqu’au crime collectif, dont personne n’aura plus à porter la responsabilité puisque commis par tous et visible de tous, en direct sur tous les écrans. La course poursuite par les caméras de l’ex-ami de l’héroïne – un parlêtre qui, à défaut de parvenir à la ramener sur la voie de sa propre singularité, désirait trouver un lieu éloigné de tous pour simplement vivre en échappant à l’intrusion de cette omnivoyance – est édifiante sur ce qui pourrait nous attendre. Quant au violent désir que Mae a éprouvé pour un homme énigmatique, de plus en plus critique vis à vis de la direction prise par le développement du Cercle, il ne résistera pas à la jouissance à la fois exhibitionniste et voyeuriste de cette héroïne. Il n’y a certes pas de rapport sexuel, mais dans ce monde là, c’est ce qui pourrait rendre seulement désirable la rencontre amoureuse qui n’existe plus, non pas du fait de la honte d’être vu mais par l’extinction même du désir d’amour et de la contingence de la rencontre.

Ne voulant rien savoir de la déchirure ouverte en elle même, où « résonnent les cris de millions d’âmes invisibles », ni du soulagement éprouvé de ne pas tout voir ni tout savoir lors de la seule échappée qu’elle s’est permise, ni du destin funeste de sa meilleure amie qui voulait tout savoir et faire savoir de sa glorieuse généalogie, elle entre dans une vie où aucune pensée ne pourra plus échapper à la curiosité de tous. Elle entre dans le même temps, quand nous la quittons, dans une vie où ni le sexe ni l’amour n’ont plus de place. L’écrivain laisse à chacun de ses lecteurs la liberté d’imaginer le destin auquel la mènera, dans ce monde qui se voudrait sans faille, cette déchirure que chacun porte en soi. Au pire, sans doute…


[1] Eggers D., Le Cercle (2013), traduction française d’Emmanuelle et Philippe Aronson, Paris, Gallimard, Coll. Du monde entier, 2016.