Littérature
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard de Julien, par Cyril Lucas
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« Il y a des yeux ici qui se posent sur vous, Aldo, mais, tu comprends, cela ne va pas plus loin ; il n’y a pas de regard. Et moi, j’avais besoin de ce regard. Oh ! oui, regarder. Être regardée. Mais de tous ses yeux. Mais pour de bon. Être en présence… »[1] Vanessa a su trouver le regard d’Aldo. Ainsi écrit Julien Gracq, dans Le Rivage des Syrtes.

Un regard traverse tout le roman. Des regards. Celui d’Aldo d’abord, quitté par sa maîtresse, qui décide de partir d’Orsenna, Cité-État née de l’imagination de l’auteur. Aldo sera affecté à un poste d’Observateur précisément, dans une forteresse des provinces du sud implantée sur le rivage des Syrtes. Il y rencontrera Vanessa. Syrte est cette ville de Libye que l’actualité met tragiquement au premier plan. Les paysages de ce pays ont peut-être inspiré Julien Gracq. Il y a dans son roman la contemplation d’un horizon, celui d’une terre désertique, des reflets de la lagune. Mais ce reflet est aussi bien celui des yeux de Vanessa : « Nous demeurions de longues minutes sans rien dire en face de cet océan incendié que Vanessa m’ouvrait de toutes parts sur le monde, dit Aldo, dans ses yeux passait pour moi le reflet trouble des mers lointaines qu’avait traversées l’exilé. »[2]

Il y a aussi le regard de Marino, capitaine commandant la base des Syrtes : « Il y avait dans ce regard rapide et aigu une pénétration embusquée qui contrastait avec la grosse voix forte et rassurante. »[3] Aldo aimera Marino. Mais entre les deux, il y en a un de trop. À la fin du roman, Aldo évoque sa rencontre avec Marino dans la chambre des cartes. Il lui demande ce qui l’avait tellement frappé ce soir là : « Ton regard, dit Marino d’une voix précise. Un regard qui réveillait trop de choses. Je n’aimais pas ta manière de regarder. Pourtant, je t’aimais bien », « Vous avez raison, répondit Aldo, il n’y avait pas de place pour nous deux ici. »[4] Marino et Aldo se trouvent alors, de nuit, sur les remparts de la forteresse. Quelques minutes plus tard, Aldo entendit le bruit flasque d’un corps qui tombait lourdement dans les eaux calmes.

Orsenna est en guerre depuis trois cents ans avec un autre pays imaginaire, le Farghestan, qui lui fait face, au-delà de la mer, mais c’est une guerre endormie. Aldo la réveillera, poussé malgré lui par le désir irrépressible de Vanessa : « La guerre ? dit-elle après un instant d’une voix neutre, et elle releva lentement sur moi des yeux sans regard. Elle n’a jamais cessé que je sache. Pourquoi as-tu peur du mot ? »[5] Il est pourtant un Autre avec lequel Aldo doit composer : « Il est temps de vous rappeler que les fonctions d’Observateur, impliquant une communion de pensée complète avec le gouvernement de la Seigneurie, vous imposent de voir à tout moment par ses yeux et de vous tenir particulièrement en garde contre les suggestions de l’opinion courante. »[6] Mais le regard de Vanessa, qui conduira Aldo à transgresser les limites d’une frontière interdite, vaincra la vue de la Seigneurie, et l’on pressent qu’Orsenna tombera.

Chez Vanessa, en deçà d’Aldo, il est un Autre qui le précède : « Il y avait eu un tiers entre nous. Comme le regard qu’aimante malgré lui par l’échappée d’une fenêtre un lointain de mer ou de pics neigeux, deux yeux grands ouverts apparus sur le mur désancraient la pièce, renversaient sa perspective, en prenaient charge comme un capitaine à son bord. »[7] L’aïeul, le portrait peint de l’aïeul de Vanessa, celui-là même qui trahît Orsenna aux côtés des farghiens, celui-là même dont le désir emporte l’arrière petite-fille. Et Vanessa de ponctuer : « Tu l’aimes, n’est-ce pas ? C’est une chose merveilleuse. Ici, on se sent vivre sous un regard. »[8]

Il y a bien une histoire dans ce roman de Julien Gracq, mais cette histoire se place au second plan, derrière une écriture. Une écriture presque savante, celle d’un géographe, qui ne voulut jamais céder aux compromissions commerciales des jurys. Gracq refusa le Goncourt. Il préserva son style des canons littéraires de son époque. Dans ce roman, c’est le regard de Julien qui écrit.


[1] Gracq J., Le Rivage des Syrtes, Paris, Librairie José Corti, 1951, p. 167.

[2] Ibid., p. 53.

[3] Ibid., p. 20.

[4] Ibid., p. 275.

[5] Ibid., p. 253.

[6] Ibid., p. 137.

[7] Ibid., p. 106.

[8] Ibid., p. 108.