Arts
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard de Paris, par Céline Guillaume
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Paris suscite les regards, des touristes, des habitants. C’est une ville regardée, un lieu où, plus qu’ailleurs, la « pulsion scopique »[1] est à l’œuvre. Récemment quelques photos ont jalonné les rues de Paris et cela a pu prendre un autre tour…

Au Louvre, l’artiste JR a créé une œuvre, qui se présente d’abord comme un trompe-l’œil à partir d’un collage photographique sur l’une des parois de la pyramide[2]. En nous invitant à la regarder depuis un point précis, il nous place au « point géométral »[3], nous insérant « dans le tableau »[4], là où, dans un jeu d’anamorphose, l’image vient escamoter la pyramide. Ici, il s’agit de voir pour, justement, ne plus voir. Une image apparaît, mettant en scène une disparition. Cette pyramide de verre transparent, mais si imposante, en se couvrant de l’image de ce qu’elle cache (façades du Louvre), elle disparaît.

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À la même période, dans un autre endroit de Paris, plus intime, la rue Daguerre, JR a affiché un grand montage photo sur la porte de sa collaboratrice Agnès Varda. Là, ce n’était pas le rendez-vous culturel du moment mais plutôt un lieu anonyme où, un instant, le regard du promeneur a pu venir « s’y déposer »[5]. Une rencontre à plusieurs : ces deux artistes, les habitants du quartier, les passants… Une pomme de terre, en forme de cœur, comme celles du documentaire d’Agnès Varda Les glaneurs et la glaneuse. Je pouvais me retrouver moi aussi à glaner ce tableau posé sur la porte d’entrée, débordant sur la façade et les fenêtres. Était-ce un nouveau « daguerréotype », comme au travers du film éponyme d’Agnès Varda (film dans lequel elle s’est intéressée aux rêves des habitants de ce coin de rue) ? JR a posé là une image onirique d’une gigantesque patate piquée d’une bougie, telle un gâteau d’anniversaire. Énigme, beauté, surprise… J’étais saisie et amusée. Mon regard est venu plusieurs fois se « déposer » là quand je passais. La présence des deux artistes se fait sentir, comme une rencontre, la leur, la nôtre.

Ces créations proches du street art sont comme des marques, signes, traces du sujet singulier dans un territoire qu’il conquiert envers et contre tout, « sans toit ni loi »… Tout cela est bien loin d’une autre forme d’affichage de photos dans Paris, elle, bien plus commerciale et pour moi point apaisante. De l’image, encore de l’image, en série, comme ces écrans qui saturent nos vies à tout va. Il s’agit des dites « expositions » de photos placardées sur les grilles du jardin du Luxembourg et de tant d’autres jardins (parc Montsouris, jardin de l’Observatoire, du Museum d’Histoire naturelle..). Désormais impossible la nuit, à l’heure où le jardin est fermé, de traverser du regard les grilles du jardin, d’aller s’y perdre dans l’obscurité. Bien plus que les grilles elles-mêmes, ces photos éclairées obstruent notre vue, la ferment et saturent notre regard. Il y a du trop et le jardin est doublement fermé.

Dans le cas de JR, il semble que son art donne lieu à un jeu de cache-cache, masquant, montrant, révélant bien des choses. Tandis qu’aux grilles du jardin s’impose un autre discours, discours marchand, comme celui de la société qui organise ces « expositions » annonçant sur son site internet vouloir « maitriser l’art passant ».


[1] Lacan .J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Points, 1973, p. 85.

[2] Cf. http://www.jr-art.net/fr

[3] Ibid., p. 100.

[4] Ibid., p. 111.

[5] Ibid., p. 107.