Lumières
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Siderare et… desiderare, par Gilles Mouillac
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Laurent de Sutter, dans son livre Théorie du kamikaze, propose une mise en perspective historique des kamikazes, qui n’en fait que mieux ressortir la nouveauté du phénomène djihadiste contemporain, l’analyse se centrant particulièrement sur la dimension du regard.

« L’instant » kamikaze se concentre autour du flash de l’explosion, dans une sorte d’imposture à vouloir atteindre au réel par l’image de la destruction. Prétention, aussi, à vouloir faire exister Dieu dans l’acte. Prétention, enfin, à se faire héraut du réel : rappelons que Lacan a pu faire du coup à la porte le bruit par excellence fait pour rappeler au réel. Il y a dans l’acte kamikaze quelque chose de ce coup de semonce, qui voudrait suspendre la marche du monde et saturer l’espace du visible – pour avoir la prétention de rappeler à la présence et au surgissement d’un réel, dont l’index serait le trop de lumière du flash, le côté plein la vue.

L’auteur introduit la notion d’« enthousiasme », qui concerne alors ce moment où s’avoue l’absence de Dieu dans l’acte qui tenterait de le faire exister. L’enthousiasme avec Kant est lié au sentiment du sublime ; sublime qui, pour les romantiques, concerne l’admiration mêlée d’effroi qu’on éprouve devant le sentiment de son annihilation par une force supérieure, par exemple des éléments naturels majestueux au milieu desquels on se sent tout petit. La promenade dans les ruines fut ainsi un topos romantique du sublime ou, de nos jours, les friches industrielles. L’enthousiasme, c’est aussi de rencontrer l’absence de Dieu comme corrélatif de la monstration ratée de sa présence : le souffle de Dieu est celui de son absence.

La lumière a ici pour effet d’effacer toute localisation. L’instant d’un flash aveuglant, on ne voit plus où on est, dans l’horreur de l’instant de voir. L’acte vise une telle sidération, dont l’auteur rappelle l’étymologie : de siderare « subir l’action funeste des étoiles », qui s’oppose au desiderare « pour désirer » – qui, lui, suppose au contraire cette capacité à se déciller de la dimension du regard.

Sidération qui aurait la visée de ramener à un « c’est ici ». L’explosion comme index serait la garantie de la référence au réel. Le regard fasciné du spectateur a pour trajet topologique de revenir sur lui en boomerang : il se sent observé, regardé depuis ce point mort ; alors que c’est sa propre vision fascinée qui lui revient dessus, du fait même de ne rien rencontrer au lieu du trou. Un « ça te regarde » obscène en surgit. Il s’agit là aussi, dans l’acte djihadiste, de réduire tout un chacun à un spectateur, un regard sidéré, qui se sent aussi d’autant plus observé qu’il est fasciné. L’être vu tire ici sa force libidinale de la captation de son envers, le voir. L’angoisse surgit de cet instant suspendu, en rupture, hors-temps.

Il ne s’agit donc pas du « Vous êtes ici » de Google maps, qui localise. C’est un « vous êtes ici » qui tente le forçage de centrer tous les regards sur un lieu, de saturer l’espace du visible et celui de l’actualité, pour renvoyer un « vous êtes morts » universel.

Il y a donc une obscénité particulière à cette destruction. L’auteur la compare à ce que le critique américain Stephen Colbert nomme porn destruction, à propos de l’enchainement assommant des images apocalyptiques des films catastrophes, du style 2012. Film catastrophe, porno et suicide terroriste ont ainsi ce point commun d’annihiler le récit en fascinant sur une image.

L’acte terroriste convoque le regard dans un « vous êtes ici » – l’ici en question étant la mort. Tous les « je suis » viennent ensuite comme tentatives secondes de voiler ce point d’horreur, ce regard de la mort où aucun « je suis » ne peut advenir. Fonction de happer par un spectacle totalisant, et de produire l’effroi, puisque ce qui vient en retour, c’est de se sentir regardé par la mort elle-même, regard décharné et déchainé, obscène. L’événement de corps vient se loger à ce point de paradoxe. On se dit qu’il s’agit, peut être, de réintroduire de l’opacité en réponse, là où l’acte a cette prétention illusoire de détruire le récit et de saturer l’espace du regard d’une trop grande clarté.