Arts
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Tout est affaire de décor, entretien avec Pierre Ardouvin
  • -

avec Pierre Ardouvin, artiste, peintre, plasticien[1]

« Tout est affaire de décor » est le titre de l’exposition de Pierre Ardouvin au Mac-Val[2] de Vitry. La mise en scène de son exposition fait déjà œuvre, l’ensemble des créations se trouve exposé dans une seule salle. Le visiteur, sans guide, commence son exploration dans la pénombre. Seul ce que son regard fixe en premier pourra faire début de visite, la poursuite fonctionnant un peu à la manière de l’association libre : une œuvre puis une autre, avec des aller-retour. Deux œuvres m’ont particulièrement interpellée sur la question de l’objet regard.

La série des « Écrans de veille »

ECE – Pourquoi les nommer « Écrans de veille » ? Et que pouvez-vous nous dire de ces œuvres ?

PA – Écrans de veille vient du langage informatique. C’est aussi en référence à ce que Robert Desnos appelait l’état de veille pour définir la pratique de l’écriture automatique des surréalistes.

J’ai pensé ces écrans de veille comme un ensemble. Ils fonctionnent pour moi comme de grandes fenêtres dans cette immense salle aveugle et sombre et ouvrent sur des paysages hybrides fantastiques. La conception des tableaux commence par une collecte de cartes postales. Je cherchais des architectures et des paysages assez construits et à l’opposé des images souterraines chaotiques ou mouvantes, le tout dans des formats horizontaux. Les cartes postales m’intéressent par leur côté cliché. Il n’y a aucune autre logique dans le choix de l’assemblage qu’une logique visuelle. J’interviens à même les cartes postales, sur la zone de jonction des deux images, au pinceau. Ces paires d’images réunissent des univers très différents pour former une seule image. Ce qui m’intéresse, c’est la contradiction entre la cohérence visuelle de l’image ainsi obtenue et sa bizarrerie, la coexistence dans une seule image d’univers a priori incompatibles et inattendus produisant un sentiment hallucinatoire.

ECE – Ces tableaux pourraient nous aider à saisir ce que Lacan indique quant à l’objet regard, à savoir que l’on est regardé, plus que l’on ne regarde, dans la pulsion scopique. Notamment, l’un d’eux s’appelle La vision… Pourriez-vous en dire quelque chose ?

edelstein-1-dans-blog

La vision (2016), Série « Écrans de veille », impression sur toile, résine, paillettes, cadre, 243×176 cm.

PA – Dans cette toile, il est partout question de vision, de point de vue.

Dans la partie haute, il y a une fontaine composée de deux bassins, l’un s’écoulant dans l’autre, et le jet d’eau de cette fontaine est en forme de fleur de pissenlit en graine. Cette forme m’a évoqué celle de l’iris d’un œil qui nous regarde. C’est ce qui m’a inspiré ce titre. Dans l’image inférieure, on est dans une sorte de caverne de glace, comme baignée dans une lumière bleutée éblouissante. Dans ce lieu étrange et difficilement identifiable, des personnages, principalement des femmes, sont debout et nous tournent le dos, regardant vers le fond éblouissant de la caverne. Des flaques au sol reflètent la scène. L’image du dessus semble s’écouler ou s’écrouler dans celle du dessous.

« Au théâtre ce soir »

edelstein-dans-blog

« Au théâtre ce soir » (2006), matériaux mixtes, 305x525x555cm. Collection Lafayette Anticipation – Fonds de dotation Famille Moulin, Paris. Photo copyright Pierre Ardouvin.

ECE – Racontez-nous votre idée dans cette création… Quel est le rôle du regard dans ce jeu voir/être vu ?

PA – Je l’ai créée pour la foire de Art Basel en Suisse. Cette invitation concernait un secteur de la foire intitulé « Art Statement » où sont montrés des projets solo d’artistes. Les foires d’art contemporain sont des lieux particuliers où les œuvres sont vraiment réduites au statut d’objet marchand. On retrouve aussi dans le langage du milieu de l’art des expressions liées au spectacle, on y parle de « pièces », d’« acteurs », de « scène ». C’est donc ce spectacle que cette œuvre mettait en abîme. Le point de départ est une phrase de Guy Debord dans son livre la société du spectacle : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » Le titre, Au théâtre ce soir reprend celui de la célèbre émission de télévision des années 70 qui diffusait des pièces de théâtre de boulevard. Et il y a cet effet de renversement où le spectateur devient objet du spectacle et l’œuvre un dispositif pour regarder qui fonctionne aussi et différemment dans l’exposition du Mac-Val. Ici, c’est l’exposition elle-même qui devient spectacle et le spectateur assis dans le théâtre est tout aussi bien hors de l’exposition que partie intégrante du spectacle.


[1] Adresse du blog de l’artiste : http://www.pierreardouvin.com/tout-est-affaire-de-decor-2016/

Éléments de présentation de l’exposition à lire sur le site du MacVal : http://www.macval.fr/francais/expositions-temporaires/pierre-ardouvin-tout-est-affaire/

[2] Mac-Val : Musée d’art contemporain du Val-de-Marne