Institutions
  • 24 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un regard à soustraire, par Natacha Marijnissen
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L’Autre auquel il a affaire est un Autre trop présent, trop sachant. Alors, Yves met continuellement l’autre à distance, il dit non à toute demande, même implicite. Il va jusqu’à chercher l’énervement de l’autre, il disparaît alors dans des rires et dans l’agitation. Il se dérobe du lien à l’autre.

Yves a pu prendre une autre place dans son lien à l’autre par un travail de séparation. Quand l’intervenant soustrait son regard, Yves consent alors à sortir quelques phonèmes.

Je le rencontre dans un atelier « éveil » avec deux autres enfants. Il s’est mis au travail comme il le fait ailleurs, il vide les boîtes, il jette les objets, il explose de rire en me regardant et il attend que je me fâche. Je ne m’énerve pas. Avec un regard bienveillant, je lui dis : « Yves fait du vide, il se sépare ».

Toutefois cela ne l’apaise pas. Sa jouissance déborde. J’ai donc décidé de me barrer et de me taire mais cela ne suffit pas. Je le vois sauter devant moi et chercher mon regard avec un rire explosé.

Mon regard ailleurs, j’ai alors regardé en direction du sol. À partir de ce moment-là, il m’a apporté à chaque atelier une marionnette de grenouille avec d’immenses yeux. Il la cache derrière moi et il commence à jouer, il essaye d’accrocher puis de décrocher deux objets. Il faut que mon regard soit soustrait pour que le sien puisse surgir.

Il arrête de jeter des objets hors de l’atelier et il commence à faire des demandes aux intervenants. Il veut accrocher avec du papier collant divers objets toujours par deux, le deuxième dans la continuité du premier.

Ensuite, il continue à vouloir qu’on les accroche ensemble. Mais dès que c’est lié, il casse le papier collant pour les décrocher. Il nous demande alors de les raccrocher. Un « non » lui est insupportable. Il oscille entre l’accrochage et la séparation et aucune des deux opérations ne l’apaise.

Dans ce même temps de l’atelier, il vient poser ses pieds en continuité avec les miens. Ses pieds sur les miens, son corps se prolonge avec le mien. C’est une opération identique à celle qu’il fait avec les objets qu’il accroche par deux dans une continuité.

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Ensuite, il met un impossible en jeu. Il me demande à chaque atelier d’introduire un bâton dans un objet troué dont le trou est inférieur au diamètre du bâton. Lui indiquer que ce n’est pas possible le fait râler et pleurer.

Un jour, il m’a offert une partie de l’objet dans laquelle son bâton ne rentrait pas. À partir de là, il ne m’a plus demandé d’autres accrochages impossibles.

Sa première trouvaille est donc de relier deux objets avec du papier collant tout en laissant un espace entre eux. Cet espace fragile lui permet de s’apaiser, mais il doit recommencer inlassablement son travail dès que ce lien ténu casse.

Quelques mois plus tard, il cessera de se mettre lui-même hors regard pour casser des objets et se séparera de ceux-ci en les cachant ou les jetant dehors.

C’est au moment où il concède à l’Autre une perte de jouissance par la soustraction d’un objet hors regard qu’il accepte a minima un impossible et qu’il peut se mettre à travailler sur la propreté et à commencer à lâcher sa voix.