Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Donner à voir ou montrer ?, par Rose-Paule Vinciguerra
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Si sur la scène au théâtre, se pose « le problème de l’articulation du désir »[1] comme le note Lacan, l’apparition du regard ne peut manquer d’y être convoquée. C’est d’abord à l’intérieur du « bâti »[2] (portants, montants qui glissent sur la scène et peuvent se croiser, appelés encore le praticable), c’est à l’intérieur « de la profondeur ainsi obtenue » que se pose « de la façon la plus ample » le problème de cette articulation[3]. En effet, « quel est le fruit de la présence du praticable sur la scène du théâtre ? », demande Lacan. C’est « d’être pour nous trompe-l’oeil, d’introduire une perspective, un jeu, une capture dont on peut dire qu’il participe de tout ce qu’il en est dans le domaine du visuel de l’ordre de l’illusion et de l’imaginaire »[4]. Étrange lien ! Le bâti et l’illusion ! Le terme illusion a ici son importance mais point n’est besoin de se référer à la pièce de Calderón, La vie est un songe ou à celle de Corneille L’illusion comique qui mettent l’illusion en abyme, pour savoir que celle-ci est présente dans toute représentation théâtrale.

Ce bâti jouerait donc le même rôle que le cadre du fantasme qui supporte le désir avec son cortège de fictions. L’illusion qu’engendre le théâtre, comme le fantasme, induit en effet chez le spectateur une division du sujet, en mettant en jeu le désir et l’inconscient, chez chacun de ceux présents dans la salle[5]. Certes, tout spectateur a un fantasme qui lui est propre et qui, comme tel, ne peut être confondu avec le thème de la représentation théâtrale. Mais, pendant le spectacle, ce fantasme est abaissé d’un cran ou tout au moins chaque spectateur appareille le théâtre privé de son fantasme à l’imaginaire que la pièce appelle. Non qu’une pièce de théâtre soit la mise en jeu de l’inconscient du poète ou la pure et simple exhibition du fantasme du metteur en scène ou des acteurs. Car leur art tient à ceci : à travers l’illusion qu’ils suscitent, le point de regard surgit et ce point de regard qu’ils font surgir, ne le sachant pas, ouvre un « donner à voir » qui nous captive au joint le plus intime de notre désir à l’Autre. Nous sommes alors, comme le formulait François Regnault[6], autant divisés en nous-mêmes qu’avec les autres spectateurs.

Mais « donner à voir » est différent de « montrer ». Dans certaines représentations contemporaines pourtant, s’exhibe une monstration directe qui n’ « offre » pas comme le fait le donner à voir mais « force »[7] ( cette distinction a été faite par Jacques-Alain Miller). Elle force les spectateurs à voir un réel sans imaginaire. L’illusion qui enveloppe le désir causé par ce qui s’y loge au point d’extimité, n’a plus lieu. Le trash et le gore y tiennent le haut du pavé ! Romeo Castelluci notamment y excelle. Et même Ivo Van Hove dans Les damnés, mis en scène cette année au festival d’Avignon, avec des séquences filmées et plusieurs fois réitérées de personnages mourant d’étouffement dans un cercueil ! « Retour en arrière…, théâtre pré-tragique…, amnésie essentielle tant du théâtre que de l’immense archive du geste occidental », dit Castelluci. Sans doute cette monstration ne s’adosse-t-elle pas à un savoir, mais où est le « retour en arrière » dans la volonté d’afficher répétitivement l’atroce et le monstrueux ? Sans que le rapport au texte leur donne quelque pertinence ! Ni que l’objet indicible en soit plus accessible (c’est le silence qui hurle qui peut l’évoquer).

Le réel dépourvu de sens ne conduit-il pas plutôt, comme le formulait J.-A. Miller, à « cette zone irrémédiable de l’existence, comme Œdipe à Colone, où se rencontre l’absence absolue d’amour, de fraternité et de tout sentiment humain »[8] ? Si le spectateur, vingt-cinq siècles plus tard, en est encore saisi, c’est sans doute que le réel sans nom qui en surgit et qui nous regarde n’est pas sans un rapport constant avec l’illusion. Il faut en effet ce qui le cache, pour que dans le temps même de l’illusion, le réel inhumain soit indiqué. C’est par là que nous sommes tenus sous l’offrande d’un regard. Et que nous pouvons entendre qu’au théâtre, « ça parle de nous ».

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 324.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 30 mars 1966, inédit.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, op. cit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », op. cit.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, op. cit., p. 323.

[6] Regnault F., Le spectateur, BEBA Nanterre Amandiers TNC, 1986.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 31 mai 1995, inédit.

[8] Miller J.-A., « Un réel pour le XXIe siècle », Scilicet, AMP, collection rue Huysmans, 2013.