Edito
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur « Faire tableau dans la lumière », par Christine Maugin
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« Faire tableau dans la lumière », belle expression de Philippe Hellebois dans son éditorial du n°24 de Matuvu. Reprenons cette phrase qui pourrait être une définition du théâtre, et parcourons aujourd’hui son chemin dans ce Matuvu spécial.

Qu’est-ce qui intéresse la psychanalyse dans le théâtre ?

Hamlet, Antigone, Faust, Le jeune Werther, et bien d’autres encore, ont intéressé Freud et Lacan. Freud nous a enseigné que l’inconscient, ou plus exactement les rêves, se jouent sur une Autre scène, andere Schauplatz, et Lacan a poursuivi en indiquant que « dans le champ du rêve, ce qui caractérise les images, c’est que ça se montre »[1]. Dans le rêve, notre position est « d’être foncièrement celui qui ne voit pas »[2] et pourtant ça ne regarde que nous, avec l’équivoque qui s’entend. Nous sommes notre public, mais aussi notre spectacle.

Au théâtre, ce qui se « donne-à-voir »[3] est ce qui fut notre intime dans le rêve. C’est ce que Rose-Paule Vinciguerra nous montre : ça parle de nous. Ça se donne à voir, ça se joue sur la scène pour le grand régal du spectateur qui « apaise ce qu’il y a d’un appétit de l’œil chez celui qui regarde »[4]. Christiane Page indique qu’au théâtre, chacun peut se laisser capturer par un élément même secondaire, un détail qui intéresse sa propre subjectivité.

Le théâtre est-il un tableau ?

Théâtre et tableau sont des lieux de perception. En suivant J.-P. Sartre, « le regard que manifestent les yeux […] est pur renvoi à moi-même […]. Le regard est d’abord un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même »[5]. Mais avec Lacan, nous pouvons ajouter que le point de fuite du théâtre comme tableau, c’est le fantasme par où le sujet se donne à voir. Le sujet se met à nu quant à son désir. C’est ce que Louise Roch repère quand elle se sent trahie par son regard, ou Anne-Lise Heimburger qui se demande si « les acteurs ne se donneraient pas à voir justement pour ne pas être regardés », ou encore Suzanne Aubert qui fait en sorte de ne pas bien voir sur scène. Gérard Wajcman précise aussi que « l’unicité de lieu » fait du théâtre un tableau.

Et la lumière ?

Si l’on reprend la célèbre scène avec Petit-Jean et la boite de sardine que Lacan évoque dans le séminaire XI, « ce qui est lumière me regarde » [6] : c’est la lumière produite par la boite de sardine qui regarde Lacan. Le regard est toujours extérieur au sujet. « Dans le champ scopique, le regard est au-dehors, je suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau »[7]. Au théâtre, on est regardé-regardant, c’est ce qui est réalisé dans le spectacle sur le concept du visage du fils de Dieu  où le spectateur est interrogé par le regard de l’icône. Qui regarde ? Qui est regardé ? Peut-il y avoir un « regard extérieur » selon Patrice Chéreau ? Il y a soudain une « coexistence diffractée des points de vue », d’après Sigrid Carré-Lecointre.

Enfin, n’oublions pas la référence au sujet hystérique, trop souvent qualifié de théâtral. Ce serait oublier que l’hystérique en souffrant témoigne sous le « regard incarné »[8], comme le rappelle C. Page citant Jacques-Alain Miller.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 72.

[2] Idem.

[3] Ibid., p. 105.

[4] Idem.

[5] Sartre J.-P., L’être et le néant, Paris, Gallimard, coll. Tel, p. 305.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 89.

[7] Ibid., p. 98.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 3 décembre 1986, inédit.